La nouvelle est tombée en juillet dernier: un nouveau schisme a frappé l’Église catholique. Le 1ᵉʳ juillet, durant une grande messe en latin de quatre heures dans la petite ville suisse d’Écône, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X a consacré quatre nouveaux évêques malgré le refus du Vatican.
La sanction ne s’est pas fait attendre. Dès le lendemain, le Vatican a confirmé l’excommunication de six évêques de cette fraternité et a acté le «schisme» avec Rome de ce mouvement traditionaliste.
Premier grand schisme de l’Église catholique depuis 1870 (date du schisme des «Vieux-Catholiques» opposés au dogme de l'infaillibilité pontificale), cette nouvelle rupture avec Rome marque la naissance de ce que l’on pourrait qualifier de «petit schisme d'Occident» tant elle symbolise des tensions propres aux églises occidentales.
Une rupture de la communion avec Rome
Dans l’Église catholique, un schisme se caractérise par la rupture de la communion avec Rome, que ce soit par le refus de soumission au pape ou de communion avec les membres de l'Église. Sa cause est souvent liée à des divergences sur la doctrine ou l’autorité.
Le schisme se distingue de l’hérésie car il n’est pas lié à une rupture dogmatique. Au moment de la rupture, en effet, il n’y a pas de modification substantielle des dogmes ou des sacrements.
Dans le droit canonique, la peine en cas de schisme est l’excommunication latae sententiae, autrement dit l’excommunication automatique (canon 1364 §1). Avec cette sanction, la ou les personnes sont exclues de la «pleine communion»: elles sont ainsi privées de la participation aux sacrements et de l'exercice de certains actes ecclésiastiques. En ce qui concerne les fidèles, ces derniers doivent adhérer formellement au groupe schismatique pour être eux-aussi concernés par l’excommunication.
Dans le cas de Saint-Pie X, il n’y a pas eu de réelles ruptures dogmatiques avec l’Église catholique, mais c’est bien l’acte de consécration des évêques sans l’accord de Rome qui constitue en lui-même un acte schismatique. Dans un décret publié le 2 juillet, le dicastère pour la Doctrine de la foi a confirmé l’excommunication «de facto» des 6 évêques de la fraternité, en raison de leur «acte schismatique».
De son côté, la fraternité refuse l’appellation de schisme car elle estime avoir agi en «état de nécessité» dans la nomination de nouveaux évêques pour pouvoir continuer à conserver «la vraie foi» et la «tradition catholique». Derrière cette rhétorique bien huilée se cachent les raisons fondamentales de ses divergences avec Rome.
Une fracture ancienne
Les frictions et désaccords entre la fraternité Saint-Pie X et l’Église catholique se cristallisent autour d’un nom: le concile Vatican II. Débuté en octobre 1962 sous le pontificat de Jean XXIII, le concile Vatican II s’achèvera en 1965 sous le pape Paul VI, et est considéré comme l’événement le plus marquant de l’histoire de l’Église au XXᵉ siècle.
Avec pour objectif «d’ouvrir l’Église au monde» et de saisir «les défis de l’époque moderne», le concile a introduit plusieurs changements importants, notamment dans la liturgie (possibilité d’utiliser les langues locales, réforme de la liturgie…), dans la place des laïcs dans l’Église, ou encore dans le dialogue interreligieux.
Parmi les participants au concile, un nom se distingue alors: Marcel Lefebvre. Archevêque et supérieur général des missionnaires spiritains, Marcel Lefebvre fait partie des voix les plus conservatrices du concile réunies au sein du groupe d’étude Coetus Internationalis Patrum.
S’il signe la totalité des textes promulgués lors du concile Vatican II, il va se montrer de plus en plus critique à l’égard du concile, notamment après la publication du nouveau Missel romain en 1969. Il reproche ainsi à Vatican II de chercher à plaire au «monde moderne libéral» plutôt que d'affirmer la souveraineté du Christ sur la société.
Sa critique repose également sur 4 points: la liberté religieuse (qu’il considère conduire au relativisme), l’œcuménisme et le dialogue interreligieux (qu’il estime introduire un égalitarisme religieux), la collégialité épiscopale (un affaiblissement selon lui de la primauté suprême accordée au pape) et la réforme liturgique (il l’accuse notamment d’estomper la notion de sacrifice durant l’Eucharistie).
Une première excommunication
En 1970, il fonde la Fraternité des Apôtres de Jésus et Marie (couramment nommée Saint-Pie X) et établit un séminaire à Écône avec pour objectif de continuer à former des prêtres avec l’ancienne méthode. Puis, en 1974, il publie un manifeste dans lequel il affirme refuser «de suivre la Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante qui s'est manifestée clairement dans le concile Vatican II», lui préférant «la Rome éternelle, maîtresse de sagesse et de vérité».
«Cette Réforme étant issue du libéralisme, du modernisme, est tout entière empoisonnée; elle sort de l'hérésie et aboutit à l'hérésie, même si tous ses actes ne sont pas formellement hérétiques», ajoute-t-il.
En réponse, l’Église retire les autorisations à la Fraternité Saint-Pie X, et en 1976, le pape Paul VI frappe Marcel Lefebvre d’une suspense a divinis qui l’interdit d'exercer ses fonctions sacrées ou d'administrer les sacrements. Si le dialogue reste maintenu avec Rome dans les années suivantes, les différends restent irréconciliables.
En effet, Marcel Lefebvre et ses partisans se présentent comme les gardiens de la tradition de l’Église et demandent à cette dernière d’abandonner le concile Vatican II. L'Église, au contraire, leur demande d’accepter le concile. La situation est d'autant plus complexe que la Fraternité ne se considère pas comme une Église séparée: elle reconnaît le pape et les dogmes catholiques, tout en contestant certaines de ses décisions.
Les années passant et afin d’assurer l’avenir de sa Fraternité, Marcel Lefebvre souhaite nommer des évêques qui pourront ainsi continuer à ordonner des prêtres traditionalistes. Le Vatican lui propose alors un protocole d'accord ouvrant la voie à une régularisation canonique et qui prévoit la nomination d’un évêque pour la Fraternité.
Le texte est signé par toutes les parties le 5 mai 1988, dont le cardinal Ratzinger (futur Benoît XVI). Mais dès le lendemain Lefebvre se rétracte, considérant notamment que Rome ne fournit pas assez de garanties quant à la nomination d’un évêque issu de la Fraternité.
Il décide alors de sacrer, le 30 juin 1988, quatre évêques contre la volonté du pape. La première excommunication est prononcée. Certains prêtres et fidèles qui refusent la séparation avec Rome vont être réintégrés au sein de l’Église et vont former ce qu’on appelle des «communautés Ecclesia Dei». Ils vont ainsi conserver l’ancienne liturgie tout en reconnaissant le concile Vatican II et l’autorité pontificale.
Dans une volonté de favoriser le dialogue, le pape Benoît XVI lèvera en 2009 l’excommunication des quatre évêques concernés. Mais les divergences entre Rome et la fraternité ainsi que les dissensions internes à Saint-Pie X ne permettront la conclusion d’aucun accord.
Une affaire purement occidentale?
Si la rupture entre la Fraternité Saint-Pie X et le Vatican continue à faire grand bruit dans les médias catholiques français, l’impact à l’échelle de l’Église catholique est plus mesuré. En effet, selon les estimations les plus hautes issues de la fraternité elle-même, Saint-Pie X compterait environ 600.000 fidèles, un chiffre largement minoritaire dans une Église qui regroupe 1,3 milliard de fidèles.
En outre, si l’on regarde la répartition territoriale de la fraternité (selon son propre site internet), on constate que l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord sont largement majoritaires. À titre d’exemple, le district d’Afrique compte 32 chapelles et celui d’Asie 52, alors que le district des États-Unis en compte 131, et celui d’Allemagne 51 chapelles.
Au niveau des séminaires de la fraternité, même constat: 1 seul séminaire sur 5 est situé en dehors de l’Occident. Il n’est donc pas surprenant que les quatre nouveaux évêques soient de nationalité française, suisse et américaine.
Cette situation s’explique par plusieurs raisons. En premier lieu, le concile Vatican II a été largement pensé pour répondre à des problématiques occidentales, notamment l’effondrement de la pratique religieuse et des vocations sacerdotales et plus largement une sécularisation des sociétés occidentales, marginalisant de fait la place de l’Église.
À la même époque, les églises africaines et asiatiques sont davantage marquées par la décolonisation et des conflits, et l’Amérique latine fait face à une pauvreté de masse et à des dictatures militaires. Dans ce contexte, le Concile ne revêt pas la même importance et les mêmes crispations pour les clergés locaux que pour leurs collègues européens.
De plus, en Afrique et en Asie, le clergé était encore largement composé d'Occidentaux et il était devenu nécessaire de «nationaliser» les églises locales. L’abandon du latin, souvent perçu comme un héritage colonial, au profit de langues locales et l’introduction d’instruments de musique traditionnels ont donc été accueillis plus favorablement, car ils répondaient indirectement aux préoccupations des populations nouvellement indépendantes.
Les églises locales, marquées ainsi par de profonds bouleversements, n’avaient donc pas pour priorité les luttes doctrinales et idéologiques. D’autant qu’elles devaient avant tout se restructurer pour devenir véritablement indépendantes.
Ainsi, la rupture entre la fraternité Saint-Pie X et le Vatican constitue davantage le dernier symptôme d’une crise interne à l’Église occidentale qu’une crise de l’Église catholique tout entière. Alors que le centre de gravité de l’Église s’est déplacé vers le Sud global (l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie représentant aujourd’hui l’immense majorité des croyants), les nouvelles préoccupations de cette institution vieille de plus de 2.000 ans devraient se concentrer sur de tout autres défis.




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