Avant de révéler des informations, une enquête doit d’abord répondre à quelques exigences élémentaires : définir son sujet, présenter ses acteurs, délimiter son périmètre et mesurer les conséquences de ce qu’elle publie. Quelques rappels méthodologiques, avec toute l’humilité que mérite un exercice aussi ancien que le journalisme lui-même.
On imagine volontiers qu’une enquête journalistique commence par un document confidentiel, un lanceur d’alerte ou une révélation spectaculaire. C’est une illusion entretenue par le cinéma. En réalité, elle débute beaucoup plus modestement, presque banalement, par une série de questions que tout étudiant en première année de journalisme apprend à se poser avant d’écrire sa première ligne. De quoi parle-t-on exactement? Pourquoi ce sujet mérite-t-il d’être traité? Qui sont les personnes citées? Pourquoi leur rôle est-il déterminant? Et surtout, le lecteur dispose-t-il de toutes les informations nécessaires pour comprendre ce qui lui est raconté?
Ces questions peuvent sembler d’une affligeante banalité. Elles constituent pourtant le socle de toute enquête sérieuse. Un journaliste n’écrit jamais pour les seuls initiés. Il écrit également pour celui qui découvre le dossier, ignore les rapports de force locaux, ne connaît ni les institutions, ni les personnalités, ni les rivalités politiques qui structurent le débat. À l’heure où un article est immédiatement partagé, traduit et repris bien au-delà de son pays d’origine, cette exigence est devenue encore plus fondamentale. Ce qui paraît évident à Beyrouth ne l’est pas nécessairement à Paris, Bruxelles, Montréal ou Genève. Une bonne enquête n’exige pas de son lecteur qu’il sache déjà. Elle lui donne les clés pour comprendre.
Définir le sujet avant de désigner les acteurs
Une seconde règle, tout aussi élémentaire, consiste à définir précisément l’objet de l’enquête. Cette étape est souvent moins spectaculaire que la publication elle-même, mais elle conditionne tout le reste. Cherche-t-on à démontrer l’existence d’un système de financement? À documenter des conflits d’intérêts? À mettre en lumière des influences politiques? À analyser les rapports entre argent et indépendance éditoriale? Tant que cette question n’est pas clairement formulée, le risque est grand de transformer une enquête en simple accumulation de noms, de documents et d’insinuations dont le lecteur peine finalement à saisir la cohérence.
Une fois l’objet défini, une autre conséquence s’impose presque naturellement : le périmètre de l’enquête ne peut être choisi au gré des affinités ou des circonstances. Si l’on décide d’explorer le financement des médias, alors tous les acteurs pertinents devraient, en principe, entrer dans le champ de l’investigation. Les mêmes critères devraient être appliqués à chacun, avec la même exigence et la même rigueur. À défaut, le lecteur finit inévitablement par se poser une question que le journaliste aurait dû se poser avant lui : pourquoi ceux-là plutôt que les autres?
Imaginons un instant un commissaire de police annonçant qu’il a décidé d’enquêter exclusivement sur les habitants du troisième étage d’un immeuble. Pourquoi eux? Parce qu’il fallait bien commencer quelque part. Personne ne qualifierait une telle démarche d’enquête. On parlerait plus volontiers d’une sélection. Le journalisme ne fonctionne pas différemment. Les faits déterminent les personnes que l’on examine; ce ne sont pas les personnes qui devraient déterminer les faits que l’on décide d’explorer.
Une véritable enquête accepte d’être dérangée par ses propres découvertes. Elle suit les faits là où ils conduisent, y compris lorsque le résultat devient inconfortable pour les convictions initiales du journaliste ou pour son propre environnement.
Le devoir d’enquêter ne dispense jamais du devoir de réfléchir
Une troisième leçon mérite d’être rappelée, précisément parce qu’elle est souvent reléguée au second plan. Publier est un acte journalistique; mesurer les conséquences prévisibles de cette publication en est un autre. Les deux sont indissociables.
Dans un pays profondément polarisé comme le Liban, associer publiquement des confrères, directement ou indirectement, à des financements, à des influences ou à des proximités politiques ne demeure jamais un simple débat professionnel. Les réseaux sociaux s’emparent rapidement du sujet, les nuances disparaissent, les raccourcis se multiplient, les procès d’intention remplacent les faits et les campagnes de dénigrement prennent souvent le relais du travail journalistique. Personne ne peut sérieusement prétendre ignorer cette mécanique tant elle s’est répétée au cours des dernières années.
Bien entendu, un journaliste n’est pas responsable de toutes les récupérations dont son travail peut faire l’objet. En revanche, il est pleinement responsable des conséquences qu’il pouvait raisonnablement anticiper. La liberté de la presse n’a jamais signifié l’absence de responsabilité éditoriale ; elle implique au contraire un effort permanent pour mettre en balance l’intérêt public d’une publication et les dommages collatéraux qu’elle est susceptible d’engendrer.
Reste enfin une dernière leçon, sans doute la plus inconfortable de toutes. Elle consiste à accepter que toute enquête puisse, un jour, se retourner contre celui qui la mène.
Car enfin, soyons lucides. Quel média peut sérieusement prétendre vivre aujourd’hui dans une indépendance économique absolue? Qui fonctionne sans propriétaire, sans actionnaire, sans annonceur, sans mécène, sans partenaire institutionnel ou sans environnement politique, économique ou idéologique? La réponse est connue de tous. Pratiquement aucun.
Nous sommes presque tous, à des degrés divers, les obligés de quelqu’un ou de quelque chose. La véritable question n’est donc pas de savoir si une influence existe; elle consiste à déterminer si cette influence conduit à déformer les faits, à orienter une ligne éditoriale ou à empêcher certaines informations d’être publiées. C’est cette démonstration qui intéresse le public, non le simple soupçon.
À ce moment-là seulement, nous disposerions d’une enquête d’intérêt général, éclairant un système plutôt que quelques acteurs. Car le journalisme n’a pas besoin de procureurs supplémentaires. Il a besoin d’enquêtes suffisamment exigeantes pour appliquer à elles-mêmes les règles qu’elles prétendent imposer aux autres. C’est sans doute cela, au fond, le véritable B.A.-BA du métier.



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