Après Washington, direction Ankara. Le président de la République, Joseph Aoun, effectuera jeudi une visite en Turquie, alors que le Liban et Israël ont amorcé la phase des zones pilotes dans le sud, sous médiation américaine, que la Syrie s'impose de nouveau comme un acteur incontournable des dossiers libanais et que la Turquie entend renforcer son rôle dans les dossiers régionaux.
Ce déplacement intervient également dans le prolongement de celui effectué le 10 juillet dernier par le Premier ministre, Nawaf Salam, à Istanbul. Reçu par le président turc, Recep Tayyip Erdogan, le chef du cabinet avait alors abordé avec lui plusieurs questions relatives à la sécurité, l'énergie, l'économie et la coordination régionale.
«La visite de M. Salam a permis de réaffirmer la solidité des relations entre les deux pays, ainsi que le soutien de la Turquie à l’intégrité territoriale du Liban. Celle du président Aoun s’inscrit dans cette continuité, mais avec une dimension plus politique et stratégique», commente, à cet égard, David Rigoulet-Roze, chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique, chercheur associé à l'EISMENA et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques.
Ne se limitant pas au seul cadre bilatéral, la relation entre Beyrouth et Ankara est également suivie avec attention par Israël, la Turquie étant devenue un acteur susceptible d’influencer plusieurs dossiers sensibles pour le Liban. Cette vigilance s’explique notamment par la forte dégradation des relations entre M. Erdogan et le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, le président turc ayant multiplié les critiques contre Israël concernant la guerre à Gaza et les opérations militaires menées au Liban.
Pour Beyrouth, ce rapprochement répond toutefois à une volonté de rééquilibrer le rapport de force avec Tel-Aviv. Selon David Rigoulet-Roze, «il s’agit, pour le Liban, de montrer qu’il ne se retrouve pas dans un face-à-face totalement déséquilibré avec Israël, alors que des négociations sont en cours, sous médiation américaine». En renforçant ses liens avec Ankara, le Liban cherche ainsi, d’après le chercheur, à élargir ses appuis diplomatiques et à consolider sa position dans les discussions, sans pour autant remettre en cause le cadre actuel des négociations.
Une Turquie en quête d'un rôle régional renforcé
Depuis les bouleversements intervenus en Syrie et au vu de la conjoncture régionale, Ankara entend accroître son influence au Moyen-Orient.
«Il existe, chez Recep Tayyip Erdogan, une forme de vision néo-ottomane», souligne David Rigoulet-Roze. Sans parler d'un projet de domination, il considère que le président turc cherche à renouer avec un espace sur lequel la Turquie exerçait autrefois une influence historique.
Cette stratégie ne repose pas uniquement sur des considérations politiques. Depuis plusieurs années, Ankara multiplie les instruments de coopération avec Beyrouth. Les deux pays sont liés par une trentaine d'accords de coopération. Les échanges commerciaux progressent, les liaisons aériennes quotidiennes facilitent les déplacements, tandis que la présence d'hommes d'affaires libanais en Turquie et l'intérêt croissant des Libanais pour ce pays alimentent des relations économiques de plus en plus denses.
À cela s'ajoute l'action de l'Agence turque de coopération et de coordination (TIKA), particulièrement active dans plusieurs secteurs liés aux infrastructures et au développement local. «La Turquie cherche à développer des projets dans les services, les infrastructures et différents domaines économiques», rappelle David Rigoulet-Roze.
Le chercheur évoque également les projets d'approvisionnement électrique via les navires-centrales turcs, ainsi que les perspectives offertes par la reconstruction du Liban. «Les grands groupes turcs du bâtiment voient naturellement dans la reconstruction, notamment celle du Liban-Sud, un marché potentiel important», indique-t-il.
Cette montée en puissance nourrit néanmoins certaines interrogations au Liban, notamment dans le Nord, où Ankara est parfois accusée de vouloir développer des réseaux d'influence.
David Rigoulet-Roze reconnaît l'existence de cette méfiance. «Elle est liée au fantasme d'un éventuel néo-ottomanisme», explique-t-il. Pour autant, il estime qu'aucun élément ne permet aujourd'hui de parler d'une influence turque excessive. «Jusqu'à présent, il s'agit davantage d'un soutien multiforme que d'une présence intrusive», précise-t-il.
Cela n'empêche pas Ankara de poursuivre une stratégie d'implantation progressive. La ligne maritime reliant Mersin au port de Tripoli en constitue un exemple. «Pour la Turquie, le port de Tripoli constitue un véritable point d'appui pour son influence économique et logistique au Liban», analyse-t-il.
La Syrie et les réfugiés au cœur des discussions
Au-delà des questions bilatérales, la Syrie devrait occuper une place importante dans les discussions entre MM. Aoun et Erdogan.
Depuis l'arrivée au pouvoir d'Ahmad el-Chareh à Damas, la Turquie est devenue l'un des principaux partenaires du nouveau pouvoir syrien. Cette proximité lui confère une influence directe sur plusieurs dossiers qui concernent également Beyrouth.
«On ne peut plus dissocier les dossiers syrien et libanais», estime David Rigoulet-Roze. Selon lui, Ankara est aujourd'hui appelée à jouer un rôle de coordination entre Beyrouth et Damas, notamment sur les questions sécuritaires.
Cette coopération concerne d'abord la frontière commune. Les autorités syriennes ont récemment annoncé plusieurs opérations destinées à empêcher le passage de cargaisons à destination du Hezbollah. «La priorité de la Turquie est de stabiliser la Syrie et de sécuriser la frontière», explique le chercheur.
En revanche, il ne croit pas à une implication militaire syrienne contre le Hezbollah au Liban, une hypothèse parfois évoquée ces dernières semaines. «Ahmad el-Chareh a déjà suffisamment de défis internes à relever. « Une intervention syrienne au Liban raviverait de très mauvais souvenirs et ne correspond ni aux intérêts de Damas ni à ceux de Beyrouth, ce dont est conscient Ankara», affirme-t-il.
Le dossier des déplacés syriens devrait également figurer parmi les principaux sujets abordés. Quelques semaines seulement après la conférence régionale organisée, en juillet, à Ankara sur les perspectives de retour volontaire et durable des réfugiés syriens, la question revient au premier plan.
Pour David Rigoulet-Roze, la Turquie est directement concernée. «Elle accueille elle-même des réfugiés syriens et souhaite favoriser leur retour. Elle partage donc avec le Liban le même intérêt à stabiliser la Syrie afin de créer les conditions d'un rapatriement durable», note-t-il.
Cette convergence d'intérêts explique, selon lui, le rôle grandissant d'Ankara dans la gestion de ce dossier. Elle est d'autant plus importante que la Turquie bénéficie aujourd'hui de relations privilégiées avec l'administration américaine. «Les bonnes relations entre Recep Tayyip Erdogan et Donald Trump contribuent à donner davantage de poids à la stratégie régionale turque», conclut-il.
Au-delà de son caractère protocolaire, la visite de Joseph Aoun est d’une double utilité, tant pour Beyrouth qui cherche à élargir son réseau d'appuis régionaux, que pour Ankara qui entend profiter des profondes recompositions du Moyen-Orient pour consolider durablement son influence sur la scène régionale.




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