Écoles militarisées, enseignement idéologisé: quand le Hezbollah échappe au contrôle de l’État
©Ici Beyrouth

Des armes dans une école à Bint Jbeil, des centaines d’équipements militaires dans une école à Khiam, une plateforme de lancement de roquettes dissimulée dans une école de la région de Tayr Zebna… Autant de découvertes révélées, mercredi, par la porte-parole de l’armée israélienne, Ella Waweya, qui accuse le Hezbollah d’utiliser des établissements scolaires du Liban-Sud à des fins militaires.

S’exprimant à ce sujet à l’occasion de la Journée internationale pour la protection de l’éducation contre les attaques, Ella Waweya met en lumière cet enjeu crucial également soulevé par les Nations unies. L’ONU considère, en effet, les écoles comme des biens civils protégés par le droit international humanitaire et alerte sur les risques liés à leur militarisation.

Au Liban, la question ne se limite toutefois pas à l’utilisation physique des établissements scolaires à des fins militaires. Dans les zones où le Hezbollah exerce une forte emprise sociale, certains établissements qui lui sont affiliés sont également régulièrement décrits comme des espaces de transmission de sa vision politique et idéologique, voire de valorisation de sa culture militante auprès des jeunes. Autrement dit, le problème concerne non seulement la présence d’armes ou de matériel militaire dans les écoles, mais il se rapporte aussi à ce qui y est enseigné, les valeurs qui y sont transmises et le degré d’autonomie dont disposent ces établissements par rapport aux autorités publiques.

D’où une (nouvelle) remise en question de la responsabilité de l’État libanais. Lorsqu’un établissement scolaire fonctionne sous le régime de licences délivrées par les autorités libanaises, jusqu’où va le contrôle exercé par la nation sur ses activités, son enseignement et son utilisation ? Et comment l’État peut-il garantir que des établissements placés sous sa tutelle administrative ne deviennent ni des espaces de militarisation ni des lieux de propagande ou d’endoctrinement politique ?

Quand l’enseignement devient synonyme d’endoctrinement

L’utilisation des établissements scolaires ne se résume donc pas seulement, dans le cas du Hezbollah, à ce qui peut s’y cacher. Elle pose également la question de ce qui s’y transmet. Dans les écoles liées à des structures associées au Hezbollah, notamment les écoles al-Mahdi et al-Moustapha, des activités scolaires et parascolaires mettent en avant les figures de la formation milicienne, ses combattants et la notion de Résistance, contribuant à inscrire les enfants dans son univers idéologique et militant. Ces écoles ne constituent donc plus seulement un lieu d’enseignement, mais aussi un espace de propagande et d’endoctrinement politique.

Or, si le droit libanais garantit la liberté de l’enseignement et reconnaît aux communautés religieuses le droit de créer leurs propres établissements, cette liberté n’est toutefois pas absolue. Elle s’exerce dans un cadre fixé par l’État. L’article 10 de la Constitution prévoit que les établissements privés doivent respecter les règles générales établies par les autorités. Le ministère de l’Éducation est, de son côté, chargé de leur autorisation mais aussi de leur surveillance et du contrôle de leurs programmes.

Selon une source proche des autorités compétentes, consultée par Ici Beyrouth, les écoles privées sont tenues d’enseigner le programme libanais ou un programme reconnu par l’État, tandis que leurs manuels doivent être approuvés par le Centre de recherche et de développement pédagogiques (CRDP). Notre interlocuteur précise toutefois que « l’enseignement religieux demeure l’un des principaux espaces où le contrôle de l’État apparaît plus difficile à exercer ».

Une lecture que partage un juriste. Dans un entretien accordé à Ici Beyrouth, sous couvert d’anonymat, il indique que « la liberté de l’enseignement protège le droit de créer et de gérer un établissement privé, mais ne soustrait pas celui-ci à l’autorité de l’État ». Le caractère religieux d’un établissement, ajoute-t-il, « ne saurait notamment l’exonérer des règles qui encadrent l’enseignement privé ».

Ainsi, lorsqu’un établissement autorisé par l’État devient un lieu de transmission idéologique ou, plus encore, lorsqu’il est soupçonné d’être utilisé à des fins militaires, c’est le contrôle de l’État qui se trouve directement interpellé. En d’autres termes, l’octroi d’une licence ne peut, dans un État de droit, se réduire à une formalité administrative, puisqu’il suppose avant tout que les autorités vérifient que l’établissement demeure conforme à sa vocation éducative et aux règles qui encadrent son fonctionnement.

La souveraineté de l’État s’étend aussi aux espaces civils

Au-delà du contrôle de l’enseignement, les découvertes faites depuis le début de la guerre viennent remettre en question la souveraineté de l’État sur les espaces civils. Si un établissement scolaire est effectivement utilisé pour stocker des armes ou préparer et faciliter des opérations militaires, à qui revient-il de le constater, de l’empêcher et d’en tirer les conséquences ?

Cette interrogation prend tout son sens au regard de la décision adoptée, le 2 mars dernier, par le gouvernement libanais et transmise aux Nations unies. Celle-ci interdit au Hezbollah toute activité militaire et sécuritaire et exige la remise de ses armes. Le monopole de l’État sur l’usage de la force devrait, dès lors, s’exercer également sur les espaces civils susceptibles d’être utilisés à des fins militaires.

Ainsi, entre la liberté de l’enseignement garantie par la Constitution et le devoir de l’État de faire respecter ses lois, il ne devrait pas exister de zone grise permettant à une école de devenir, à l’insu ou avec la tolérance des autorités, une infrastructure militaire ou un vecteur d’endoctrinement idéologique.

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