L'hypothèse d'une adhésion saoudienne aux accords d'Abraham est revenue au centre de l'actualité le 23 juillet 2026, lorsque le président américain Donald Trump a annoncé que l'accord de coopération nucléaire civile conclu avec Riyad serait désormais conditionné à la normalisation des relations avec Israël. Trump a précisé sur son réseau Truth Social que cet accord était «totalement subordonné à l'adhésion de l'Arabie saoudite aux très respectés et fructueux accords d'Abraham».
La porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, a confirmé que l'accord serait «caduc» tant que Riyad n'aurait pas normalisé ses relations avec l'État hébreu. Cette annonce relance un dossier que la guerre à Gaza avait rendu politiquement explosif, et dont les conséquences, si l'adhésion se concrétisait, dépasseraient largement le cadre bilatéral.
Des retombées économiques considérables mais conditionnelles
Sur le plan économique, les projections chiffrées circulant dans la presse israélienne donnent la mesure des enjeux. Selon des estimations reprises par le Jerusalem Post, une normalisation saoudo-israélienne pourrait générer environ 250 milliards de dollars d'activité économique cumulée sur dix ans, avec une croissance de 7% pour l'économie saoudienne et de 13% pour l'économie israélienne.
Pour Riyad, l'intérêt tient surtout à la Vision 2030 du prince héritier Mohammed ben Salmane, son programme de diversification hors hydrocarbures. Une coopération avec Israël dans la cybersécurité, la gestion de l'eau, l'intelligence artificielle et les énergies renouvelables accélérerait cette transition, et renforcerait la position saoudienne dans des corridors commerciaux émergents comme le corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe.
La position géographique du royaume, à la charnière de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe, en ferait un nœud logistique majeur si les connexions aériennes et commerciales avec Israël s'ouvraient.
L'expérience des signataires précédents des accords, cependant, invite à la prudence sur les délais de matérialisation de ces gains. Le commerce bilatéral entre les Émirats arabes unis et Israël, souvent cité comme cas de succès, est passé de quelques dizaines de millions de dollars avant 2020 à environ 3 milliards de dollars en 2023, une progression réelle mais qui reste loin des projections initiales les plus optimistes.
Le Bahreïn, pour sa part, n'affichait qu'un commerce bilatéral de 11,5 millions de dollars en 2023. Autrement dit, la taille de l'économie saoudienne et son rôle de premier producteur mondial de pétrole pourraient changer l'échelle du phénomène, mais rien ne garantit une transformation rapide.
Le dossier nucléaire illustre par ailleurs la dimension transactionnelle de ces tractations. L'accord évoqué avec Washington exclut tout enrichissement d'uranium sur le sol saoudien, la Maison-Blanche liant explicitement la coopération nucléaire civile à la normalisation.
Un obstacle politique qui n'a pas disparu
Sur le plan géopolitique, le principal verrou demeure la question palestinienne. Le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Faisal ben Farhane, a martelé cette position à plusieurs reprises. Il a déclaré que la normalisation avec Israël était «hors de la table» tant qu'une résolution vers un État palestinien n'aurait pas été trouvée, ajoutant que la sécurité de toute la région serait menacée si les droits des Palestiniens n'étaient pas garantis.
Une source saoudienne citée par CNN en juin dernier a réitéré que la normalisation reste liée à des progrès crédibles vers un État palestinien, Mohammed ben Salmane ayant répondu à Trump que Riyad souhaite rejoindre les accords mais exige une voie clairement définie vers une solution à deux États.
Cette exigence saoudienne se heurte à l'intransigeance du gouvernement israélien. La position officielle israélienne exclut catégoriquement toute perspective d'État palestinien, ne laissant aucune marge d'ambiguïté créative: soit la question palestinienne progresse de façon crédible, soit la normalisation saoudienne n'aura pas lieu.
De plus, le Center for Strategic and International Studies note que la conduite militaire israélienne à Gaza, au Liban et en Syrie a alimenté, dans l'opinion arabe, un récit où Israël, davantage que l'Iran, est perçu comme le principal facteur de déstabilisation régionale.
Une realpolitik saoudienne de plus en plus multipolaire
Au-delà du dossier palestinien, l'Arabie saoudite a, depuis la guerre avec l'Iran de 2026, diversifié ses partenariats stratégiques plutôt que de se rapprocher d'Israël. Le Jewish Institute for National Security of America (JINSA) relève que le prince Faisal ben Farhane a réuni à Riyad, dès mars, le quartet R-4 associant l'Arabie saoudite, le Pakistan, la Turquie et l'Égypte, qui a tenu trois réunions ministérielles en 31 jours.
Cette architecture régionale, combinée à l'accord de défense signé avec le Pakistan en décembre 2025, traduit une volonté saoudienne de bâtir des garanties de sécurité alternatives, sans dépendre exclusivement d'un rapprochement avec Israël ou de Washington.
L’Institute for National Security Studies israélien observe en outre que l'Iran et ses relais, au premier rang desquels le Hezbollah, perçoivent toute normalisation comme un renforcement de l'axe sunnite-occidental susceptible de limiter leur marge de manœuvre contre Israël, tandis que la Russie et la Chine surveillent également l'évolution du dossier dans le cadre plus large de leur compétition avec l'influence occidentale au Moyen-Orient.
L'adhésion saoudienne aux accords d'Abraham reste donc suspendue à un arbitrage complexe entre gains économiques substantiels – diversification, investissements, corridors commerciaux – et coûts politiques internes et régionaux liés à la cause palestinienne. Tant que Riyad et Jérusalem resteront sur des positions inconciliables concernant un État palestinien, la normalisation demeurera un objectif déclaré plutôt qu'un fait acquis.




Commentaires