Le Yémen est de nouveau ébranlé par des combats d'une violence foudroyante. Début septembre, les Houthis, soutenus par l'Iran, ont lancé une offensive terrestre inédite contre les forces gouvernementales yéménites, faisant plus de 300 morts en quelques jours selon les décomptes cumulés de sources militaires et médicales des deux camps. Environ 1 800 familles ont été déplacées en deux jours dans la seule région de Taëz, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies.
Les combats se concentrent autour de Taëz et de Hodeïda, les Houthis cherchant à isoler le port gouvernemental d'al-Makha et à progresser vers les zones bordant le détroit de Bab el-Mandeb, tandis que l'armée yéménite a répliqué en reprenant plusieurs positions, dont le district stratégique de Hays.
De quoi relancer une question centrale, plus de dix ans après le début de la guerre civile yéménite: le camp gouvernemental, réorganisé depuis janvier sous l'égide de Riyad, dispose-t -il enfin des moyens de l'emporter militairement sur le mouvement houthi?
Une mosaïque de forces plutôt qu'une armée unifiée
Le camp anti-Houthi ne forme pas un bloc homogène. Il regroupe l'armée nationale, cadre officiel du ministère de la Défense, forte d'environ 400 000 hommes selon les chiffres communiqués par ce ministère, ainsi que plusieurs formations aux commandements distincts: les Forces d'urgence, les Forces du Bouclier de la patrie, les Gardiens de la République dirigés par le général yéménite Tareq Saleh, neveu de l’ancien président Ali Abdullah Saleh, et les Brigades des Géants, considérées comme les plus aptes aux opérations offensives.
Au total, l'ensemble de ces forces atteindrait plus de 500 000 hommes. En face, les unités houthies compteraient plus de 200 000 combattants, capables de mobiliser en renfort des dizaines de milliers de membres de leurs comités populaires.
Un rapport de force qui n'est pas qu'une affaire d'armement
L'équilibre militaire au Yémen relève davantage d'un équilibre organisationnel que d'un rapport de nombres ou d'équipements. Malgré une supériorité numérique brute, les forces gouvernementales restent handicapées par la multiplicité de leurs centres de décision et l'hétérogénéité de leur entraînement, tandis que les Houthis bénéficient d'un commandement plus centralisé et d'une expérience éprouvée de la guerre asymétrique, ainsi que de capacités de missiles et de drones qui ont démontré leur impact en mer Rouge.
La géographie joue également en leur faveur: leur contrôle du nord-ouest montagneux leur offre un avantage défensif, quand les forces gouvernementales, dispersées sur plusieurs fronts, peinent à se concentrer en un point décisif.
Le Sanaa Center for Strategic Studies, groupe de réflexion yéménite indépendant, nuance toutefois cette lecture pessimiste côté gouvernemental. Dans une analyse collective publiée le 24 août, le centre de recherche indique que les forces gouvernementales sont devenues plus intégrées depuis la création d'un Comité militaire suprême en janvier, et qu'elles ont reçu, ces derniers mois, un soutien technique et un armement accrus de la part de Riyad. Selon le Sanaa Center, les Houthis auraient sous-estimé cette montée en puissance.
Une guerre de conquête, ou un levier de négociation
Toujours selon le think tank yéménite, l'offensive houthie viserait moins une victoire militaire totale qu'un objectif plus pragmatique: arracher à l'Arabie saoudite un accord proche de la feuille de route discutée en 2023, qui leur permettrait de conserver le contrôle des territoires du nord qu'ils tiennent déjà.
De plus, les opérations des Houthis reposent pour l'instant largement sur les missiles et les drones plutôt que sur une offensive terrestre soutenue, ce qui suggérerait un objectif de pression et de négociation plus qu'un bouleversement du rapport de force sur le terrain.
L'Arabie saoudite, arbitre du dossier
Reste que la décision militaire du gouvernement yéménite dépend largement du soutien politique et militaire de Riyad. Or la stratégie saoudienne a jusqu'ici privilégié la gestion du conflit à sa résolution. Rashad al-Alimi, président du Conseil de direction présidentielle, organe dirigeant le camp gouvernemental, a averti que les forces armées yéménites étaient capables de restaurer le contrôle sur l'ensemble du pays et qu'une «erreur de calcul» de la part des Houthis mènerait à leur effondrement complet.
Mais Al Jazeera invite à recevoir cette déclaration avec prudence : les gains territoriaux de la semaine, bien réels, ne constituent pas encore un basculement décisif dans une guerre qui dure depuis plus d'une décennie.
Une victoire militaire totale semble donc, à ce stade, hors de portée à court terme – non seulement parce que le rapport de force reste disputé sur le terrain, mais parce que ni Riyad ni, selon le Sanaa Center, les Houthis eux-mêmes ne poursuivent véritablement cet objectif. Le camp gouvernemental gagne en cohésion et en armement, sans pour autant réunir les conditions d'une offensive décisive vers le nord. Les Houthis, de leur côté, semblent calibrer leur pression militaire pour arracher un accord avec Riyad plutôt que pour conquérir de nouveaux territoires. Dans cette configuration, la bataille de Taëz ressemble moins au prélude d'une reconquête qu'à un rapport de force destiné à peser sur une future table des négociations.




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