La visite du président Joseph Aoun à Washington marque une coupure dans la vie de la république libanaise qui a perdu depuis 1990 sa stature d’État indépendant, de société politique autonome et d’acteur effectif sur la scène régionale et internationale. La république de Taef n’avait d’autre consistance que celle que lui concédaient les pouvoirs de tutelle et d’occupation.
Ces derniers ont prévalu durant les quatre décennies de tourmente continue que vivait le Liban après la fin virtuelle de la guerre en 1990. Alors qu’en réalité, la guerre ne faisait que continuer au travers d’une vie politique qui évoluait au gré des politiques de puissance et de leurs relais domestiques. Elle faisait écho aux enjeux et aux acteurs des guerres froides arabes et de leurs relais islamistes.
Le Liban avait, en effet, perdu sa titulature d’État indépendant. Il s’était transformé en terrain d’affrontement par procuration pour des conflits et des acteurs qui n’avaient aucune considération pour ses droits nationaux, ses intérêts d’État souverain, et les priorités de la paix civile dans une phase de post-guerre.
Cette visite marque résolument la fin d’une ère mais nous laisse perplexes quant au commencement d’une autre. S’il fallait énumérer les acquis de cette démarche diplomatique, il nous faudrait retenir en premier la restitution de la stature étatique du Liban. Celle-ci était à la source de la réhabilitation de sa constitutionnalité et de son opérationnalité, alors que ces deux aspects étaient largement entamés.
Cette démarche diplomatique a aidé l’État libanais à se repositionner grâce à une stratégie visant à le libérer de ses dépendances croisées et à se reconstruire à partir d’une dynamique endogène. Cela l'aiderait à réformer ses institutions et à rétablir le contact avec le reste du monde sur la base d’une réciprocité morale affirmée.
La réaffirmation de la centralité du pouvoir exécutif représentée par la présidence de la République et le Conseil des ministres permet de mettre fin aux paradoxes d’un pouvoir acéphale. Celui-ci se jouait des politiques de puissance iranienne et syrienne en vue de justifier leur mainmise sur les leviers d’un pouvoir exécutif nominal et dépourvu de toute consistance. Par ailleurs, ce fait diplomatique a contribué à la réhabilitation d’un principe démocratique essentiel, à savoir la division des pouvoirs et leurs incidences sur l’élaboration de toutes les politiques.
La réhabilitation des conditions nomothétiques de l’exercice du pouvoir est la condition préjudicielle à la diplomatie d’urgence nécessaire au Liban à ce stade. Faute d’une émancipation des hypothèques posées par la politique iranienne de vassalisation et de ses complicités internes, le Liban aurait peu de chances de s’extraire de tout un legs de politiques qui visaient sa survie et ses traditions politiques distinctives. Le pouvoir libanais devrait prendre conscience de l’importance de cette visite et de ses effets émancipateurs et agir en conséquence.
Ce conflit, dans ses multiples séquences, s’est construit sur la base d’une hétéronomie et d’un acquiescement double, à la fois contraint et délibéré. L’ensemble de la communauté nationale libanaise subissait en effet le diktat idéologique et stratégique du régime iranien. Ce dernier n’avait d’autre souci que d’instrumentaliser le théâtre opérationnel libanais comme auxiliaire, servant de supplétif à la politique de déstabilisation projetée par la domination régionale du régime iranien.
Le pouvoir exécutif s’est ressaisi sur le tard et doit se mettre à la tâche afin de mettre fin à la politique des «plateformes opérationnelles intégrées» qui tente de se reconstituer après les défaites cumulées qui ont succédé à la guerre du 7 octobre 2023. C’est une opportunité à nulle autre pareille si l’on veut se dépêtrer des cycles de violence répétés par la politique de puissance iranienne et les héritages conjoints des politiques de subversion palestiniennes et syriennes et de leurs modulations multiples. Il faudrait opter pour un changement d’axes qui nous sorte de l’état d’impuissance, de subordination et d’alignement au diktat iranien et ses corollaires en puissance.
Le désarmement du Hezbollah est loin d’être restreint aux enjeux opérationnels d’un plan de démilitarisation. Il représente plutôt le revers d’une politique visant à mettre un terme aux extraterritorialités qui ont prédominé pendant des décennies, rendant possibles les politiques de satellisation, normalisant les interventions régionales et restructurant les règles ainsi que les enjeux de la politique domestique.
C’est le moment ou jamais pour reprendre le contrôle du territoire national, opérer une séparation des intrications politiques et stratégiques, se dégager des politiques d’emprise qui ont condamné ce pays à des décennies de conflits enchaînés qui se recyclaient au gré des crises régionales et des mutations géostratégiques en permutation continue.
L’Iran ne facilitera pas la tâche, et le Hezbollah maintient sous contrôle une communauté chiite endoctrinée et embrigadée depuis 1979, avec des antécédents de militance liés à cette mouvance religieuse influencée par le communisme et la guerre froide. La prise de pouvoir par la mouvance chiite radicalisée et se recommandant de la révolution islamique est doublement efficace.
Ses paramètres identitaires instituants et ses structures d’encadrement qui s’organisent à l’intersection de la criminalité organisée, de l’économie souterraine, du terrorisme et de la délinquance normalisée. L’ensemble scellé par la jurisprudence religieuse et ses agencements multiples.
La remise en cause du pacte national fondateur, du récit national et des règles de la civilité démocratique par une mouvance islamique radicalisée interroge la paix civile. Elle remet également en question l’État de droit qui en est garant et la possibilité d’une solution négociée de la paix avec Israël. Si les règles du jeu, aussi bien internes qu’externes, ne changent pas, la possibilité d’une paix négociée demeure aléatoire plus que jamais. L’administration Trump n’est pas uniquement le garant de cette démarche, elle en est l’initiatrice.
C’est une opportunité qui ne se répétera pas dans l’avenir immédiat ou prochain. Autant s’en saisir pour effectuer un changement de substance à l’intersection de l’intérieur et de l’extérieur. Le Liban est laissé à lui-même et confronté aux turpitudes résultant de 70 ans d’instabilité endémique, de projections impériales et de crises structurelles non traitées de manière adéquate.
Il risque également de succomber à des épreuves névralgiques, où les politiques de domination internes, ainsi que leurs soutiens régionaux et internationaux, contribueront à abattre un pays déjà en état d’exténuation.




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