Et rebelote ! À croire que le Royaume-Uni ne parvient plus à garder un Premier ministre bien longtemps. À peine deux ans après avoir conduit le Parti travailliste à l’une des plus larges victoires parlementaires de l’après-guerre, Sir Keir Starmer a présenté, ce lundi, sa démission au roi Charles III au palais de Buckingham, contraint de quitter Downing Street sous la pression d’une guerre fratricide qui embrase son propre camp. Une nouvelle page se tourne dans une crise politique qui semble ne jamais finir. Depuis près de dix ans, les chefs de gouvernement se succèdent à un rythme effréné, au point de remettre en question la stabilité et même la gouvernabilité du système de Westminster.
Après David Cameron, Theresa May, Boris Johnson, Liz Truss, Rishi Sunak et Keir Starmer, c’est désormais au tour d’Andy Burnham de franchir la mythique porte du 10 Downing Street. Il devient le septième Premier ministre en un peu plus de dix ans, mais aussi le quatrième depuis le début du règne de Charles III en 2022. Plus révélateur encore, il est le cinquième des sept derniers occupants de Downing Street à accéder au pouvoir sans avoir remporté d’élection générale. Promettant un changement radical dans la manière de gouverner le pays et assumant une ligne plus à gauche que son prédécesseur, Andy Burnham ouvre une nouvelle séquence politique. Mais l’ère Burnham sera-t-elle plus durable que les précédentes ? Pourra-t-il tenir jusqu’aux prochaines élections générales de 2029 ? Et surtout, quel est réellement le programme du nouveau locataire du 10 Downing Street ?
La vérité est qu’à ce stade, nul ne sait vraiment quel est le plan d’Andy Burnham. Le nouveau Premier ministre n’a pas tant été élu que couronné : faute de concurrent, il n’a eu à se soumettre ni à une véritable élection interne au Parti travailliste, ni à un débat contradictoire permettant de confronter programmes et visions. The Economist résume assez bien cette inconnue : « Il expose avec beaucoup de clarté ce à quoi il s’oppose, mais donne une idée bien moins précise de ce qu’il entend réellement faire une fois au pouvoir », estimant également que « le nouveau Premier ministre britannique promet beaucoup, mais révèle très peu de ses intentions ».
À l’heure où ces lignes sont écrites, sa première grande mesure, annoncée avant même la tenue de son premier Conseil des ministres, consiste à supprimer la TVA sur les factures d’électricité, pour un coût estimé à 850 millions de livres sterling. Une annonce déjà critiquée par l’opposition, mais aussi en interne, certains travaillistes s’interrogeant sur son financement. De ses encore rares apparitions médiatiques et de son premier discours sur le perron du 10 Downing Street se dégage néanmoins une ligne : celle d’un gouvernement résolument centré sur le pouvoir d’achat, en particulier celui des ménages les plus modestes. Andy Burnham se situe clairement à gauche de son prédécesseur, Keir Starmer, issu de l’aile centriste du parti travailliste et positionné au centre gauche de l’échiquier politique britannique.
Plus largement, ses récentes prises de parole semblent esquisser une remise en cause du modèle économique hérité des années 1980. Sans la nommer directement, le nouveau Premier ministre s’en est pris à plusieurs piliers de la transformation menée sous Margaret Thatcher, au premier rang desquels les privatisations et la libéralisation de l’économie. Des réformes drastiques qui ont profondément remodelé le modèle britannique, contribué à relancer son économie et renforcé son attractivité auprès des investisseurs étrangers, notamment à travers le « Big Bang » financier de 1986, qui a consacré la City de Londres comme la deuxième place financière mondiale, derrière l’incontournable Wall Street de New York.
Mais s’il est une leçon que l’éphémère passage de Liz Truss à Downing Street (à peine 44 jours) a imposée à tous les dirigeants britanniques, c’est bien celle-ci : aucun Premier ministre ne peut se permettre d’ignorer les marchés. Or, leur confiance envers le nouveau gouvernement est encore loin d’être acquise. Les investisseurs devraient scruter avec une extrême vigilance les prochaines décisions de M. Burnham, alors que celui-ci multiplie les promesses ambitieuses, notamment en matière de pouvoir d’achat, sans avoir encore clairement précisé comment elles seront financées.
Pour financer ces ambitions, trois voies principales s’offrent au nouveau gouvernement, et aucune n’est sans conséquence. La première serait de réduire davantage les dépenses publiques. Mais plusieurs spécialistes estiment que les marges de manœuvre sont désormais extrêmement limitées, après les économies déjà recherchées sous Keir Starmer et l’apparition de nombreux « trous » budgétaires dans plusieurs ministères. Trouver de nouvelles économies sans affecter directement les services publics pourrait donc se révéler particulièrement difficile.
La deuxième option serait d’augmenter les impôts, une piste sur laquelle le nouveau locataire du 10 Downing Street a laissé entendre qu’il était prêt à travailler. Une telle stratégie comporte toutefois ses propres risques. La pression fiscale britannique s’est déjà considérablement accrue ces dernières années, rapprochant progressivement le Royaume-Uni de certains de ses voisins européens, notamment la France, sans que les Britanniques bénéficient pour autant d’un niveau comparable de services publics. Une nouvelle hausse de la fiscalité pourrait ainsi peser sur l’investissement, affaiblir davantage l’attractivité du pays et entraver une croissance économique qui peine déjà à retrouver un véritable élan.
Reste enfin le recours à l’endettement, une option qu’Andy Burnham ne semble pas vouloir écarter et dont il a même laissé entendre qu’elle pourrait être nécessaire pour financer certaines de ses ambitions. Mais là encore, le risque est considérable. Dans un pays déjà fortement dépendant du financement par la dette et dont l’endettement public atteint des niveaux historiquement élevés, toute augmentation substantielle des emprunts pourrait inquiéter les investisseurs et provoquer une réaction brutale des marchés. L’expérience de Liz Truss demeure, à cet égard, un avertissement difficile à ignorer : les marchés peuvent sanctionner en quelques jours un programme économique dont ils jugent le financement peu crédible et sont capables de faire chuter un gouvernement. Mais outre les grandes lignes de son idéologie, le public britannique ne connaît rien des mesures spécifiques qu’il tentera d’entreprendre.
Sur le front de la politique internationale, le constat est sensiblement le même : les grandes lignes des convictions d’Andy Burnham sont connues, mais le détail de ce qu’il entend réellement en faire depuis Downing Street demeure relativement indéchiffrable. C’est notamment le cas du dossier israélo-palestinien, sur lequel le nouveau Premier ministre apparaît nettement plus critique à l’égard de l’État hébreu et de sa guerre à Gaza que ne l’était Sir Keir Starmer, même si les relations de ce dernier avec Tel-Aviv et Benjamin Netanyahu avaient déjà connu leur lot de frictions et de froideurs. Andy Burnham s’était d’ailleurs publiquement excusé pour le retard pris par son parti avant d’appeler à un cessez-le-feu. Il défend ouvertement la solution à deux États dans l’esprit du processus d’Oslo engagé en 1993 et s’oppose fermement à l’expansion des colonies israéliennes dans les territoires palestiniens. Ira-t-il jusqu’à suspendre davantage les ventes d’équipements militaires à Israël, dont la valeur annuelle atteindrait, selon certaines estimations du secteur de la défense, plus de 400 millions de dollars ? La question est d’autant plus sensible que l’industrie britannique joue un rôle dans la chaîne d’approvisionnement du programme F-35, environ 15 % de la valeur de chaque appareil étant produits au Royaume-Uni. Une interruption totale paraît peu probable, mais dans le brouillard qui entoure encore les intentions du nouveau gouvernement, rien ne permet véritablement d’écarter certaines inflexions majeures.
Sur d’autres grands dossiers internationaux, la continuité est certaine. C’est particulièrement le cas de l’Ukraine, où Andy Burnham entend maintenir la ligne suivie successivement par Boris Johnson, Liz Truss, Rishi Sunak puis Keir Starmer : soutien militaire et financier à Kiev, doublé d’un appui diplomatique sans équivoque face à la Russie. Le nouveau Premier ministre ne s’en est d’ailleurs jamais caché. Sur l’Iran, ses intentions restent beaucoup plus difficiles à cerner. Ses rares déclarations publiques permettent néanmoins de dégager quelques principes : une opposition ferme à l’acquisition de l’arme nucléaire par Téhéran, aucune volonté apparente d’engager directement le Royaume-Uni dans un conflit aux côtés des États-Unis, mais le maintien possible d’un soutien logistique à Washington, notamment à travers l’utilisation d’installations militaires britanniques pour certaines opérations américaines au Moyen-Orient.
Reste enfin l’incontournable dossier Donald Trump. Andy Burnham cherchera à préserver une relation fonctionnelle avec l’occupant de la Maison-Blanche, à un moment où la « relation spéciale » entre Londres et Washington commençait déjà à montrer des signes de tension. Le nouveau Premier ministre semble avoir pleinement intégré la nature profondément transactionnelle de la diplomatie trumpienne et la nécessité, pour tout dirigeant britannique, de maintenir un canal privilégié avec le président américain. Il semble néanmoins chercher à marquer une rupture avec ses prédécesseurs en revendiquant une politique étrangère britannique plus autonome et moins systématiquement alignée sur Washington. Mais, en définitive, la diplomatie ne semble pas, du moins pour l’heure, constituer le cœur du projet Burnham. Là où ses orientations intérieures commencent progressivement à se dessiner, malgré de nombreuses zones d’ombre, sa politique étrangère demeure encore plus difficile à déchiffrer.
Les premières vingt-quatre heures d’Andy Burnham à Downing Street auront été particulièrement mouvementées. Entre l’annonce de premières mesures dont le financement demeure inexistant, les interrogations sur un éventuel recours accru à l’endettement et la perspective de nouvelles hausses d’impôts, le public comme les marchés continuent de s’interroger sur les véritables intentions du nouveau chef du gouvernement, qui peine encore à formuler clairement le cap qu’il entend donner au pays. Mais pour un nouveau chef de parti dont l’une des premières missions devait être de rassembler les travaillistes afin de les remettre en ordre de bataille avant les prochaines élections, Andy Burnham a choisi, dès son premier jour, une méthode qui risque au contraire de lui valoir de solides inimitiés. La composition de son gouvernement a ainsi pris les allures d’une petite purge interne : plusieurs des critiques les plus virulentes de Keir Starmer ont été propulsés aux postes les plus importants du Cabinet, tandis qu’une grande partie des fidèles du Premier ministre sortant ont été brutalement écartés. Il est évidemment beaucoup trop tôt pour juger de ce que sera le passage d’Andy Burnham au 10 Downing Street, d’autant que son programme demeure encore largement inconnu. Mais si les premiers signaux envoyés ne sont guère rassurants, vingt-quatre heures ne font pas un mandat. Le nouveau Premier ministre peut encore déjouer les pronostics, clarifier sa ligne et imposer son autorité. Pour l’heure, une seule certitude demeure : Andy Burnham est arrivé au pouvoir en promettant le changement, mais personne ne sait encore véritablement jusqu’où il entend aller.



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