Les Houthis peuvent-ils vraiment fermer Bab el-Mandeb?
Des partisans yéménites armés du mouvement houthiste, soutenu par l'Iran, brandissent leurs armes lors d'une manifestation contre ce que le groupe qualifie de restrictions imposées par la coalition dirigée par l'Arabie saoudite aux zones du Yémen contrôlées par les Houthis, à Sanaa, le 17 juillet 2026. ©Mohammed Huwais / AFP

Depuis que Téhéran a instruit ses alliés yéménites de se tenir prêts à fermer le détroit de Bab el-Mandeb en cas de frappe américaine sur les infrastructures énergétiques iraniennes, la crainte d'une fermeture simultanée des deux principaux verrous pétroliers du Moyen-Orient s'est installée. Le détroit d'Ormuz étant déjà largement paralysé, la perspective d'un blocage conjoint de la mer Rouge inquiète les marchés autant que les chancelleries. 

Pourtant, malgré des mois de menaces et un arsenal réel, les Houthis n'ont pas franchi ce cap. Plusieurs obstacles, d'ordre militaire, politique et diplomatique, expliquent cette retenue.

Une capacité militaire réelle mais insuffisante

Les Houthis disposent d'un arsenal conséquent, fourni en grande partie par l'Iran : missiles antinavires, drones à sens unique, mines et embarcations rapides, etc. Cette capacité de nuisance est démontrée : depuis 2023, plusieurs navires ont été coulés ou gravement endommagés, dont le vraquier Tutor en 2024, et des marins ont perdu la vie dans des attaques menées jusqu'en 2025. 

Mais cette panoplie ne suffit pas à imposer une fermeture durable et systématique du détroit. Selon une analyse du Washington Institute for Near East Policy publiée en décembre 2023, la portée effective des missiles antinavires houthis plafonne autour de 300 kilomètres depuis leur territoire, ce qui limite les zones où ils peuvent réellement menacer un navire. L'institut relève d'ailleurs qu'un défilé militaire tenu à Sanaa en septembre 2023 avait présenté des missiles à plus longue portée, le Tankil et le Haatem, qui se sont révélés être de simples maquettes dépourvues des éléments caractéristiques d'un engin opérationnel. 

Le contrôle territorial du mouvement pose également problème, puisqu'il domine la province de Hodeida, sur la côte de la mer Rouge, mais pas celle de Taizz, qui borde justement le détroit et reste sous l'autorité du gouvernement yéménite reconnu internationalement.

Ibrahim Al-Malek, chercheur spécialisé dans la gouvernance stratégique cité par Alhurra, résume cette limite avec clarté : le groupe peut lancer des attaques ou renchérir le coût du transit, mais une fermeture véritable exigerait des capacités militaires, logistiques et de contrôle maritime qu'il ne possède tout simplement pas.

Une asymétrie géographique avec l'Iran

Contrairement à l'Iran, qui projette sa puissance à Ormuz grâce à des forces stationnées directement sur les côtes du détroit, Téhéran ne dispose d'aucune présence militaire à proximité de Bab el-Mandeb. C'est ce que rappelle Eugene Gholz, professeur de science politique à l'université Notre-Dame, cité par Time : l'Iran est contraint de passer par un intermédiaire pour agir sur ce front, alors qu'il intervient en direct à Ormuz. Cette dépendance à un acteur tiers, aussi loyal soit-il, introduit un délai et une incertitude que la rhétorique iranienne tend à minimiser. 

Les données de l'Agence américaine d'information sur l'énergie illustrent d'ailleurs la résilience du trafic réel : le pétrole brut transitant par le détroit, tombé à 4,1 millions de barils par jour en 2024 après le début des attaques houthies, était remonté à 5,4 millions de barils par jour au premier trimestre 2026, signe que la navigation se poursuit en dépit des tensions.

Des calculs politiques qui retardent la décision

Les Houthis doivent également composer avec des considérations qui dépassent le strict rapport de force militaire. Une analyse de l'American Security Project publiée en mai 2026 souligne que le groupe sort à peine d'une campagne de frappes américaines et israéliennes ayant causé environ 1,4 milliard de dollars de dégâts sur les territoires sous son contrôle, tout en subissant les effets indirects de la fermeture d'Ormuz sur ses approvisionnements en provenance de l'Iran. 

L'analyse relève que la rhétorique du mouvement dépasse largement ses actes depuis le cessez-le-feu entre Israël et le Hamas d'octobre 2025, et qu'une escalade dans le détroit romprait le cessez-le-feu conclu avec Washington en mai 2025, tout en compromettant les pourparlers engagés avec l'Arabie saoudite le 21 avril.

Le quotidien israélien Haaretz souligne qu’une autre source d'incertitude existe en Iran : la rivalité ouverte entre le camp du président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf, partisan d'un retour à la table des négociations, et les courants plus radicaux. Cette lutte d'influence rend difficile d'identifier qui, exactement, donnerait l'ordre de fermeture. 

De plus, Haaretz détaille le poids économique de l'enjeu pour Riyad, dont le pipeline reliant le Golfe à Yanbu peut transporter sept millions de barils par jour, alors que les terminaux de ce port n'en absorbent que quatre à quatre millions et demi, le canal de Suez n'acceptant pas les plus gros pétroliers en remplacement. Une fermeture du détroit priverait ainsi l'Arabie saoudite de sa principale route d'exportation de secours, un scénario que ni Riyad ni, en définitive, Téhéran n'ont intérêt à précipiter.

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