Aoun à la Maison-Blanche pour desserrer l'étau du Hezbollah?

Mardi, le président libanais Joseph Aoun sera reçu à la Maison-Blanche par son homologue américain Donald Trump, pour une rencontre qui s’annonce historique et décisive. Alors que les tensions militaires entre les États-Unis et l'Iran s'intensifient, Washington entend montrer que le Liban constitue désormais une priorité stratégique.

L'invitation adressée à Joseph Aoun, la première faite à un président libanais depuis dix-sept ans, dépasse le simple geste diplomatique. «On n'est pas invité à la Maison-Blanche à moins que son pays et les dossiers qui le concernent ne revêtent une importance particulière pour la sécurité nationale, la politique étrangère ou les intérêts économiques des États-Unis», explique Hagar Chemali, ancienne directrice chargée de la Syrie et du Liban au sein du Conseil de sécurité nationale américain.

Le véritable enjeu de cette rencontre sera donc de savoir si Washington et Beyrouth peuvent enfin mettre fin au blocage que le Hezbollah oppose à la reconstruction d’un État pleinement souverain. L'accueil réservé à Joseph Aoun à la Maison-Blanche répond à une mise en scène soigneusement orchestrée. Il intervient dans le sillage de l'accord-cadre trilatéral historique conclu le 26 juin entre le Liban, Israël et les États-Unis.

Cet accord-cadre établit un lien entre le retrait israélien du Liban-Sud, le désarmement du Hezbollah et la prise en charge de la sécurité par l'armée libanaise, avec l'objectif de permettre au Liban de recouvrer sa souveraineté face à l'emprise de cette formation pro-iranienne.

Les défis de Joseph Aoun à Washington

À Washington, Joseph Aoun cherchera à obtenir des garanties sur plusieurs dossiers majeurs: le soutien américain à la souveraineté du Liban, le déblocage des aides à la reconstruction, la poursuite de l’aide militaire à l’armée libanaise ainsi que des clarifications sur le calendrier du redéploiement israélien au Liban-Sud prévu par l’accord-cadre trilatéral.

«Les Libanais doivent présenter des demandes réalistes que les États-Unis peuvent sérieusement examiner, voire auxquelles ils peuvent répondre», a déclaré Hagar Chemali à This is Beirut.

Pour Washington, la mise en œuvre effective de l’accord-cadre trilatéral par le Liban n’est pas négociable. David Schenker, ancien secrétaire d’État adjoint américain chargé des Affaires du Proche-Orient, estime que l’approche américaine repose désormais sur des résultats concrets.

Selon lui, les États-Unis attendent des progrès tangibles dans le désarmement du Hezbollah, des preuves de l’efficacité de l’armée libanaise ainsi qu’une réaffirmation publique de l’engagement du Liban en faveur du processus de paix parrainé par Washington.

Face à Donald Trump, Joseph Aoun devra réussir un exercice d’équilibre délicat. «Il lui faudra convaincre le président américain que l’armée libanaise est capable de désarmer le Hezbollah, tout en lui expliquant qu’elle ne pourra y parvenir sans un renforcement de l’aide militaire américaine», estime Kenneth Pollack, vice-président chargé des politiques au Middle East Institute.

Au cœur de la relation entre les États-Unis et le Liban figure une question centrale: les institutions de l’État, notamment l’armée libanaise, sont-elles capables de rééquilibrer le rapport de force face au Hezbollah et de limiter l’influence de l’Iran? Depuis 2006, Washington a consacré plus de trois milliards de dollars à l’aide militaire au Liban afin de renforcer ces capacités, avec toutefois des résultats limités.

Cette année, la loi américaine autorisant les dépenses de défense (National Defense Authorization Act) conditionne l’aide accordée au Liban à des progrès mesurables en matière de désarmement, marquant une évolution sans précédent de la politique américaine. Il revient désormais à Joseph Aoun de démontrer que Beyrouth est réellement engagé dans la mise en œuvre de ses engagements. «S’il place cette question au sommet de ses priorités, il saura convaincre ses différents interlocuteurs, et cela sera remarqué», affirme Hagar Chemali.

David Schenker souligne que de bonnes relations avec Washington peuvent être profitables au Liban, mais insiste sur la nécessité pour Beyrouth de mettre en œuvre les engagements pris par Joseph Aoun.

Le Liban saura-t-il saisir cette occasion?

L’enjeu principal de ce sommet sera de déterminer si l’État libanais est enfin en mesure de mettre fin au veto que le Hezbollah impose à la vie politique du pays. «Le Liban n’est pas un État qui soutient le terrorisme, mais il n’est pas non plus un État souverain», a déclaré David Schenker.

«Le gouvernement libanais a déclaré que les armes du Hezbollah étaient illégales, mais il n’a ni les moyens ni la volonté de faire appliquer cette décision», a-t-il ajouté.

Les obstacles auxquels l’armée libanaise est confrontée dans la mise en œuvre de l’accord-cadre trilatéral sont considérables. Le manque chronique de financements, la vétusté des équipements et les profondes craintes d’un conflit interne fragilisent ses capacités d’action. Le Hezbollah, qui a déjà dénoncé cet accord comme une «capitulation», menace de provoquer une guerre civile si l’armée tente de s’attaquer à son arsenal.

«Comment demander à une armée aux capacités limitées de se mobiliser et d’accomplir la mission nécessaire à la préservation de la souveraineté, alors qu’elle ne dispose ni des ressources, ni de la formation, ni du professionnalisme requis?», s’interroge Jonathan Schanzer, vice-président de la Foundation for Defense of Democracies.

Kenneth Pollack estime pour sa part que le désarmement du Hezbollah est tout à fait réalisable, mais qu’il nécessitera un engagement financier et matériel plus important que celui envisagé actuellement par Washington. L’aide militaire américaine susceptible d’être accordée au Liban pourrait notamment inclure des systèmes de lutte contre les drones du Hezbollah ainsi qu’un soutien en matière de renseignement.

Au-delà du désarmement du Hezbollah, Washington attend également du Liban la fermeture des banques iraniennes visées par des sanctions, la fermeture de l’ambassade d’Iran et l’expulsion des agents du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), autant de mesures qui comportent des risques importants.

«Les gouvernements libanais et israélien ne sont pas des ennemis. Ils sont probablement les deux seuls pays du Moyen-Orient déterminés à préserver la souveraineté du Liban et à éliminer la menace que représente le Hezbollah pour les deux pays», a déclaré Jonathan Schanzer.

Toutefois, la mise en œuvre de l’accord demeure fragile. L’absence de calendrier clair concernant le redéploiement militaire israélien du Liban-Sud, le caractère confidentiel des zones de déploiement de l’armée libanaise et le risque d’entraves de la part du Hezbollah constituent autant de défis majeurs.

L’obstacle du Hezbollah

Le Hezbollah pourrait encore jouer le rôle de perturbateur et compromettre la mise en œuvre de l’accord-cadre trilatéral auquel il s’oppose. Cette formation pro-iranienne s’inscrit dans la stratégie de Téhéran visant à maintenir l’instabilité régionale et à empêcher toute normalisation avec Israël. Les attaques militaires menées par le Hezbollah contre Israël dans le passé ont régulièrement provoqué des ripostes.

Pour servir leurs intérêts, les États-Unis cherchent à rétablir la stabilité au Liban, à réduire l’influence iranienne et à affaiblir l’emprise du Hezbollah. Washington doit relever plusieurs défis urgents: gérer l’impatience d’Israël face à la menace sécuritaire que représente le Hezbollah, préserver l’accord-cadre trilatéral et contenir l’influence de l’Iran. Mais les États-Unis doivent également éviter que le Liban ne sombre dans un conflit interne, un risque accentué par chaque provocation du Hezbollah.

Pour Joseph Aoun, la discipline et la communication seront essentielles. Le conseil de Hagar Chemali est sans équivoque: le moindre faux pas pourrait faire échouer le sommet et fragiliser le processus qu’il représente. Washington et le Congrès américain scruteront le moindre signe d’ambiguïté ou de recul concernant le Hezbollah.

La visite du président libanais à la Maison-Blanche constitue un moment de vérité pour le Liban et un test pour la politique américaine. Si ce sommet permet d’avancer sur le désarmement du Hezbollah, le soutien militaire américain et la reconstruction, il pourrait poser les bases d’une paix durable et d’un partenariat plus solide entre Washington et Beyrouth.

Mais les risques restent considérables, et toute incapacité à dépasser le blocage imposé par le Hezbollah ne ferait qu’aggraver la crise libanaise. Dans une région où les certitudes d’hier s’effritent, ce sommet pourrait bien définir le prochain chapitre de la sécurité au Moyen-Orient et déterminer si le Liban pourra enfin recouvrer sa souveraineté face à l’emprise du Hezbollah.

 

 

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