Après les événements du 7 mai 2008, qui consacrent un nouveau rapport de force en faveur du Hezbollah, la relation entre Beyrouth et Washington entre dans une nouvelle phase. Les États-Unis renoncent à l’idée d’une transformation rapide des équilibres internes libanais et adaptent progressivement leur politique à une réalité dominée par le poids croissant du mouvement chiite.
Washington ne se désengage toutefois pas du Liban. Son objectif devient moins le soutien à une coalition politique que la préservation des institutions de l’État, en particulier l’armée libanaise, considérée comme le principal rempart institutionnel capable d’incarner l’autorité nationale.
Interrogé par Ici Beyrouth, l’ancien ambassadeur américain, David Hale, estime que cette évolution marque une rupture avec les décennies précédentes. Selon lui, la stratégie américaine vise désormais davantage à traiter les causes structurelles de l’instabilité, à savoir la présence d’acteurs armés non étatiques, l’influence iranienne et l’absence d’un monopole étatique sur la sécurité.
L’armée libanaise au cœur de la stratégie américaine
Après la guerre entre Israël et le Hezbollah en 2006, Washington considère que le renforcement des Forces armées libanaises est essentiel pour permettre à l’État de reprendre progressivement le contrôle de son territoire.
L’aide américaine se poursuit après 2008 à travers des équipements, des programmes de formation et un accompagnement institutionnel. Pour les États-Unis, soutenir l’armée revient à renforcer une institution nationale susceptible, à terme, de devenir le seul garant de la sécurité du pays.
David Hale souligne toutefois qu’il serait irréaliste d’attendre de l’armée libanaise qu’elle désarme directement le Hezbollah par la force. La stratégie américaine repose plutôt sur un affaiblissement progressif de ses capacités à travers une combinaison de pressions politiques, militaires, économiques et financières, avec pour objectif de créer les conditions permettant au Liban de restaurer progressivement son autorité souveraine.
L’ère Obama et la montée de l’influence iranienne
Avec l’arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche en 2009, l’approche américaine privilégie davantage le dialogue avec les puissances régionales, notamment l’Iran. Cette orientation culmine avec l’accord sur le nucléaire iranien conclu en 2015.
Pour le journaliste et analyste politique, Marwan el-Amine, cette politique permet à Téhéran de renforcer son influence en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen, provoquant de fortes tensions avec les pays du Golfe.
Au Liban, la position du Hezbollah se consolide et le mouvement devient un acteur incontournable du système politique. Washington maintient néanmoins son soutien aux institutions libanaises, notamment à l’armée, tout en poursuivant sa politique de sanctions contre le Hezbollah et ses réseaux financiers.
M. Hale estime que cette période a modifié l’équilibre régional en faveur de l’Iran et de ses alliés, l’accord nucléaire ayant eu, selon lui, des conséquences géopolitiques bien au-delà du seul dossier nucléaire.
Le retour de la pression sur l’Iran et le Hezbollah
L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2017 marque un changement d’orientation. Les États-Unis adoptent une politique de « pression maximale » contre l’Iran, se retirent de l’accord nucléaire en 2018 et renforcent les sanctions visant Téhéran et ses alliés régionaux.
Au Liban, cette stratégie se traduit par une pression accrue sur le Hezbollah et ses circuits financiers, même si elle coïncide avec la grave crise économique qui éclate en 2019.
Selon David Hale, cette politique doit être poursuivie afin de réduire progressivement les capacités du Hezbollah, mais la question libanaise reste indissociable du rapport de force régional entre Washington et Téhéran.
Réformes économiques et diplomatie maritime
À partir de 2019, l’effondrement financier pousse les États-Unis à placer les réformes économiques au cœur de leur politique. Washington soutient un programme avec le FMI et réclame des transformations structurelles du secteur bancaire, des finances publiques et de la gouvernance.
Parallèlement, les États-Unis jouent un rôle majeur dans l’accord de délimitation de la frontière maritime entre le Liban et Israël conclu en octobre 2022 grâce à la médiation d’Amos Hochstein.
Pour David Hale, cet accord démontre que des mécanismes de coopération indirecte restent possibles lorsque les intérêts des différentes parties convergent.
Le 7 octobre 2023 et la régionalisation du conflit
Après l’attaque du Hamas contre Israël et le déclenchement de la guerre à Gaza, le Hezbollah ouvre un front depuis le Liban-Sud. Les affrontements, d’abord limités, évoluent progressivement vers une confrontation ouverte.
Face au risque d’embrasement régional, Washington renforce sa présence militaire en Méditerranée orientale et multiplie les initiatives diplomatiques afin d’empêcher une extension du conflit.
M. el-Amine considère que cette période marque également une évolution de la stratégie israélienne, davantage orientée vers l’élimination des menaces que vers leur gestion.
De son côté, M. Hale suggère que ces événements ont profondément modifié le débat politique libanais. En effet, des sujets naguère tabous, comme le désarmement du Hezbollah ou la possibilité d’un accord de paix avec Israël, sont désormais publiquement discutés.
Joseph Aoun et le nouveau pari américain
L’élection de Joseph Aoun à la présidence de la République en janvier 2025 ouvre un nouveau chapitre dans les relations avec Washington.
Son passé de commandant en chef de l’armée libanaise et les liens étroits développés avec son partenaire américain lui confèrent une crédibilité particulière auprès des responsables américains.
Selon Marwan el-Amine, cette élection bénéficie d’un soutien important de Washington et de plusieurs pays arabes, notamment l’Arabie saoudite et l’Égypte.
L’ambassadeur Hale affirme que la visite de Joseph Aoun à Washington ne constitue pas le début d’une nouvelle relation, mais l’aboutissement d’un processus déjà engagé. Les États-Unis attendent désormais des engagements concrets concernant l’extension de l’autorité de l’État, l’application des accords sécuritaires et le renforcement de l’armée.
Les « zones pilotes » et le retour progressif de l’État
L’un des principaux volets de cette nouvelle approche est la mise en place des « zones pilotes ».
Selon David Hale, le mécanisme prévoit d’abord la neutralisation des infrastructures militaires du Hezbollah dans une zone déterminée, puis un retrait progressif des forces israéliennes, avant la prise de contrôle du secteur par l’armée libanaise avec l’appui d’un mécanisme de coordination réunissant les États-Unis, Israël et le Liban.
L’objectif est aussi politique, de sorte qu’il s’agit de démontrer aux populations du Liban-Sud, de la Békaa et de la banlieue sud de Beyrouth qu’une alternative étatique crédible existe.
Washington face à l’avenir du Liban
La visite de Joseph Aoun devra donc porter sur plusieurs dossiers, qui comprendront les arrangements sécuritaires après la guerre, le retrait israélien, le renforcement de l’armée, la reconstruction, les réformes économiques et l’avenir du Hezbollah.
Pour David Hale, la situation actuelle diffère des décennies précédentes en raison d’une convergence nouvelle entre une stratégie américaine plus claire, une volonté politique libanaise renouvelée et des mécanismes de coopération plus concrets.
Après plus d’un siècle et demi de relations marquées successivement par l’influence culturelle, l’engagement diplomatique, les interventions militaires et le soutien aux institutions, le partenariat libano-américain revient finalement à une question centrale : les États-Unis peuvent-ils encore contribuer à l’émergence d’un État libanais pleinement souverain ?
À cela, l’ancien ambassadeur répond que cette perspective dépend avant tout des Libanais eux-mêmes. D’après lui, les États-Unis peuvent accompagner ce processus, mais ne peuvent se substituer aux acteurs libanais. Leur rôle consiste désormais à soutenir une dynamique permettant au Liban de sortir du cycle des guerres, des crises et des arrangements temporaires qui ont marqué son histoire récente.




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