Liban–États-Unis : de la guerre civile aux nouveaux rapports de force
©Ici Beyrouth

De la guerre civile au retrait des Marines américains, la relation entre Washington et Beyrouth bascule de l’influence culturelle et diplomatique à l’engagement militaire direct, avant de revenir à une approche fondée sur les équilibres régionaux.

De la guerre civile à l'intervention américaine

Lorsque la guerre civile éclate en avril 1975, le Liban cesse d'être uniquement un partenaire économique et culturel pour devenir un enjeu stratégique du Moyen-Orient. Washington cherche alors à préserver la stabilité du pays tout en protégeant ses intérêts régionaux, en contenant l'influence soviétique et en arbitrant les rivalités entre Israël, la Syrie et les organisations palestiniennes.

Dans un premier temps, les États-Unis privilégient la diplomatie. Or, l'invasion israélienne du Liban en juin 1982 modifie profondément leur implication. Sous la médiation de l'émissaire américain Philip Habib, un accord permet l'évacuation de plusieurs milliers de combattants de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) hors de Beyrouth.

Une force multinationale composée de soldats américains, français et italiens est alors déployée afin de stabiliser la capitale. Toutefois, l'assassinat du président élu Bachir Gemayel, les massacres de Sabra et Chatila et le maintien de la présence israélienne plongent rapidement cette mission dans un conflit beaucoup plus vaste.

Pour l’ancien ambassadeur américain, David Hale, cette période constitue l'un des exemples les plus marquants des limites d'une intervention militaire dans un environnement politique fragmenté. Interrogé par Ici Beyrouth, le diplomate note que Washington pensait pouvoir stabiliser le Liban en combinant présence militaire, médiation diplomatique et reconstruction institutionnelle, mais s'est rapidement heurté à la multiplicité des acteurs armés et à l'implication des puissances régionales.

1983 : la politique américaine redéfinie

Le 18 avril 1983, un attentat contre l'ambassade américaine à Beyrouth fait 63 morts, dont 17 Américains. Quelques mois plus tard, le 23 octobre, un camion piégé détruit la caserne des Marines près de l'aéroport, tuant 241 militaires américains, l'une des pertes les plus lourdes subies par les États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale.

À la suite de ces attaques, revendiquées par le Jihad islamique, proche de l'Iran et du Hezbollah naissant, le président Ronald Reagan décide le retrait des forces américaines, achevé en février 1984.

C’est dire que « Washington intervient lorsque ses intérêts stratégiques sont menacés, mais réduit rapidement son engagement lorsque son coût politique et militaire devient trop élevé », explique M. Hale. Selon lui, cette logique conduit souvent les États-Unis à gérer les conséquences des crises plutôt que leurs causes profondes.

Taëf et le compromis avec la Syrie

La guerre civile prend fin avec l'accord de Taëf en 1989, soutenu notamment par les États-Unis. Si le texte prévoit une réorganisation des institutions et le désarmement des milices, l'après-guerre est marqué par la domination syrienne sur le Liban.

Après la guerre du Golfe, Washington accepte de facto le rôle central de Damas, privilégiant d'autres priorités régionales, notamment le processus de paix israélo-arabe.

Interrogé par Ici Beyrouth, le journaliste et analyste politique, Marwan el-Amine, estime que cette approche relevait d'un choix pragmatique : « Si quelqu'un pouvait gérer le pays et épargner aux États-Unis les difficultés qu'il représentait, cela leur convenait. »

David Hale partage cette analyse. Selon lui, les États-Unis ont accepté l'influence syrienne afin d'obtenir la coopération de Damas sur d'autres dossiers régionaux, mais cette politique a contribué à prolonger l'affaiblissement de la souveraineté libanaise.

Durant les années 1990, les relations entre Beyrouth et Washington se limitent principalement à l'aide économique, aux échanges universitaires et à la coopération diplomatique.

Hariri, la résolution 1559 et le retour américain

L'assassinat de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri, en février 2005, marque un tournant majeur. Selon Marwan el-Amine, il ouvre la voie au mouvement réclamant le retrait de l'armée syrienne et la fin de la tutelle de Damas.

Avec la France, les États-Unis jouent un rôle déterminant dans l'adoption de la résolution 1559 du Conseil de sécurité, qui appelle au retrait des forces syriennes, au respect de la souveraineté libanaise et au désarmement des groupes armés illégaux.

Sous la pression de la révolution du Cèdre et de la communauté internationale, les troupes syriennes quittent le Liban en avril 2005, après près de trente années de présence militaire.

Pour David Hale, cette période représente une tentative américaine de corriger les compromis conclus après la guerre civile en renforçant les institutions de l'État libanais. Mais cette dynamique se heurte rapidement à la montée en puissance du Hezbollah.

Du 14 mars à l'adaptation américaine

Après 2005, Washington soutient les forces politiques du 14 Mars, favorables au retrait syrien et au renforcement de la souveraineté libanaise. Cette coalition remporte les élections législatives la même année.

Les affrontements des 7 et 8 mai 2008 modifient toutefois profondément le rapport de force. Le Hezbollah et ses alliés prennent le contrôle de plusieurs quartiers de Beyrouth-Ouest, démontrant leur capacité à imposer leurs conditions par la force.

« À partir de ce moment-là, les États-Unis ont abandonné leur soutien aux forces du 14 Mars et se sont adaptés à cette nouvelle réalité dominée par le Hezbollah », analyse Marwan el-Amine.

David Hale considère que Washington comprend alors qu'il ne peut modifier rapidement l'équilibre politique libanais. Les États-Unis choisissent dès lors de concentrer leurs efforts sur le renforcement des institutions étatiques, en particulier l'armée libanaise, plutôt que sur le soutien exclusif à une coalition politique.

Cette évolution illustre, selon lui, une constante de la politique américaine au Liban : s'adapter aux rapports de force existants lorsqu'aucune alternative crédible ne peut être imposée.

À suivre

 

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