Entre le Liban et l’Arabie saoudite, le drapeau de la reprise flotte, mais le navire peine encore à prendre le large.
Depuis le 11 juin, le marché saoudien est officiellement rouvert aux produits libanais. Pourtant, le retour à la normale des exportations libanaises vers l’Arabie saoudite et les autres marchés du Golfe reste conditionné par la capacité du Liban à répondre aux exigences accrues en matière de contrôle, de traçabilité et de gouvernance. En économie comme en mer, il ne suffit pas d’ouvrir un port : encore faut-il permettre aux navires d’y accoster.
Depuis la suspension des relations commerciales avec le Liban en avril 2021, l’Arabie saoudite a considérablement renforcé ses exigences en matière d’accès des marchandises à son territoire, de contrôle, de traçabilité et de conformité aux standards internationaux. Cette rupture faisait suite à la saisie de 2,4 millions de comprimés de Captagon dissimulés dans une cargaison de grenades en partance du Liban à destination du marché saoudien. De son côté, le Liban a continué à importer des produits saoudiens, un geste interprété comme un signe de la volonté de préserver la coopération économique et les liens historiques entre les deux pays.
La numérisation, nouveau passage obligé vers le marché saoudien
La digitalisation des procédures d’exportation, d’importation, de dédouanement et des transferts financiers est désormais un impératif pour le Liban s’il souhaite réintégrer pleinement les chaînes commerciales régionales. Alors que l’Arabie saoudite et plusieurs pays du Golfe ont déjà largement adopté ces systèmes, le Liban est appelé à aligner ses plateformes et ses procédures sur ces nouveaux standards, notamment en matière fiscale et douanière.
Cette convergence passe également par une adaptation des dispositifs fiscaux libanais aux normes appliquées dans le Golfe. Des efforts ont été engagés par les ministères de l’Agriculture, de l’Économie et du Commerce, ainsi que par le ministère des Finances. Mais ces avancées restent insuffisantes face au niveau d’exigence imposé par le marché saoudien.
Masnaa, le maillon faible du contrôle terrestre
Au-delà de la modernisation des procédures, le contrôle physique des marchandises demeure un défi majeur. Le poste-frontière de Masnaa, principale porte terrestre du Liban vers la Syrie et l’hinterland arabe, constitue aujourd’hui un point de fragilité : son scanner de contrôle est hors service.
Des discussions sont en cours afin de mettre en place une solution provisoire. Parmi les scénarios envisagés figure l’acheminement des cargaisons destinées à l’Arabie saoudite vers le port de Beyrouth, où elles seraient inspectées par scanner, avant la fermeture sécurisée des conteneurs par des sociétés internationales de surveillance et leur transport sous escorte jusqu’à Masnaa par les forces armées libanaises, selon un industriel interrogé par Ici Beyrouth sous couvert d’anonymat.
La traçabilité au cœur des exigences saoudiennes
Cette problématique de contrôle s’inscrit dans un cadre plus large : celui du renforcement des exigences saoudiennes en matière de traçabilité et de gouvernance. Riyad insiste notamment sur la vérification de l’identité des exportateurs selon le principe de « connaissance du client » (Know Your Customer – KYC), déjà appliqué dans le secteur financier.
L’objectif est clair : garantir l’origine des marchandises, identifier les opérateurs économiques et sécuriser l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. Par ailleurs, l’exportation de marchandises vers l’Arabie saoudite via l’aéroport international de Beyrouth (AIB) a repris récemment après une interruption d’une semaine, dont les causes exactes de la suspension et de la reprise demeurent inconnues, selon la source précitée.
Le transit saoudien, une porte stratégique vers le Golfe
Au-delà de la réouverture du marché saoudien, une autre décision revêt une importance stratégique pour les exportateurs libanais : l’autorisation donnée aux camions transportant des marchandises « Made in Lebanon » de transiter par le territoire saoudien vers les autres marchés du Golfe.
Cette ouverture change profondément la donne. Elle offre aux exportateurs libanais une voie terrestre plus rapide et moins coûteuse, améliore la compétitivité des produits libanais face à la concurrence étrangère et pourrait contribuer à accroître les exportations vers une région qui constitue un débouché historique.
L’avantage logistique est considérable : un camion peut atteindre le Golfe en quatre à cinq jours, contre près de 18 jours par voie maritime. Un gain de temps décisif pour les produits périssables, notamment les fruits et légumes à courte durée de conservation.
La contrainte des 20 ans : un frein au transport routier
Ce potentiel reste toutefois partiellement inexploité. La principale contrainte tient à l’exigence saoudienne imposant que les camions utilisés pour le transit aient moins de 20 ans, alors qu’une part importante du parc routier libanais est vieillissante. À cela s’ajoutent les délais liés à l’obtention des visas d’entrée pour les chauffeurs libanais. D’ailleurs, seuls des chauffeurs de nationalité libanaise et/ou saoudienne sont autorisés à conduire les camions en provenance du Liban et destinés au Royaume.
Malgré ces obstacles, certains camions ont déjà traversé le territoire saoudien en direction du Koweït et des Émirats arabes unis, confirmant que cette nouvelle route commerciale est opérationnelle et pourrait devenir un levier majeur pour les exportations libanaises.
En attendant le renouvellement du parc national de poids lourds, certains observateurs proposent de recourir temporairement à des camions jordaniens ou saoudiens répondant aux normes exigées. Ils n’excluent pas non plus un geste de Riyad, sous la forme d’une dérogation transitoire permettant aux camions libanais les plus anciens de continuer à assurer le transit.
Selon une source proche du ministère des Travaux publics et des Transports, un compromis est en voie de finalisation afin d’autoriser, à titre provisoire, le transit par le Royaume des camions âgés de 22 ans.
Selon Ibrahim Trachichi, président du syndicat des agriculteurs libanais, il faudrait disposer de 1 000 à 1 500 camions opérationnels pour garantir la régularité des expéditions hebdomadaires vers les marchés du Golfe.




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