Dans cette 2ème partie, nous verrons que, des Lumières à la psychanalyse, le savoir cesse d’être une simple conquête rationnelle pour devenir une épreuve psychique. Car vouloir comprendre ne suffit pas toujours à se transformer. Encore faut-il supporter ce que ce savoir dérange, ce qu’il révèle, ce qu’il défait. À l’heure où les nouvelles tutelles prennent souvent les apparences de la liberté, la formule kantienne retrouve une puissance troublante, celle d’abord de ne pas croire trop vite savoir qui est «soi-même».
Approfondissons encore le rapprochement entre Kant et Lacan. Le philosophe demande au sujet de sortir de sa soumission intellectuelle. Le psychanalyste lui demande de sortir d’une autre emprise, plus intime et plus tenace, qui consiste à vivre selon le désir supposé de l’Autre. Dans les deux cas, il faut une persévérance intérieure. Chez Kant, il s’agit de ne plus laisser un maître penser à notre place. Chez Lacan, il s’agit de ne plus laisser l’Autre, dont nous ne sommes pas conscients, désirer à notre place. La première émancipation concerne l’entendement. La seconde touche le point plus obscur où une vie peut se manquer tout en paraissant réussie.
Cette articulation permet de relire «le désir de savoir» lui-même. Les Lumières ont fait du savoir une puissance de libération. La psychanalyse ne retire rien à cette exigence. Elle la rend seulement moins naïve. Car vouloir savoir peut vouloir dire plusieurs choses. On peut vouloir savoir pour comprendre, mais aussi pour maîtriser. On peut lire, accumuler, analyser, interpréter, et se tenir ainsi à distance de l’expérience affective intérieure la plus vive. Certains sujets savent beaucoup de choses sur eux-mêmes. Ils ont appris le vocabulaire de leur souffrance, connaissent leurs mécanismes, identifient leurs traumatismes, parlent avec précision de leurs défenses. Pourtant, quelque chose demeure intact, comme si le savoir avait formé autour de la douleur une enveloppe savante, mais répressive.
Freud avait déjà perçu cette ambiguïté dans la curiosité infantile. L’enfant veut savoir d’où il vient, ce que font les adultes, pourquoi les corps diffèrent, ce qui se passe derrière les portes fermées. Cette curiosité engage son être entier. Elle naît de l’énigme de l’origine, de la sexualité, de la perte, de la rivalité. Mais elle rencontre souvent le silence ou le mensonge. Alors le désir de savoir se noue à l’interdit. Il continue de travailler dans l’ombre, sous forme de théories infantiles, de fantasmes, d’inquiétudes, parfois de symptômes. Savoir n’est jamais innocent lorsque savoir signifie approcher ce dont dépend notre confort psychique interne.
Bion, autrement, nous aide à comprendre que penser suppose une capacité de transformation. Tout ne devient pas pensée par le seul fait d’être vécu. Il y a des expériences brutes, des émotions sans forme, des angoisses non métabolisées qui ne peuvent pas encore être pensées. Elles sont évacuées, agies, projetées, somatisées. Pour qu’une pensée advienne, il faut un appareil psychique capable de contenir l’informe, de supporter l’attente, de ne pas répondre trop vite à l’angoisse. La fonction maternelle, puis la fonction analytique, consistent en partie à offrir ce lieu où l’expérience peut devenir pensable. À cet endroit, l’héritage des Lumières se déplace encore. Le savoir n’est pas seulement ce que l’on transmet. Il est ce qui peut être psychiquement accueilli.
Piera Aulagnier a montré combien le sujet a besoin de construire un récit de son origine. Il ne peut pas vivre uniquement dans l’histoire que les autres ont écrite pour lui. Il lui faut reprendre, traduire, parfois contester les énoncés qui l’ont fondé. Il doit pouvoir dire quelque chose de ce qu’il est sans être condamné à répéter ce qu’on a dit de lui. Là encore, penser par soi-même signifie davantage qu’exercer son jugement. Cela signifie s’arracher à une version imposée de soi, non pour inventer une identité sans passé, mais pour devenir l’auteur partiel, fragile, toujours révisable, de sa propre histoire.
Le désir de comprendre et le désir d’être soi peuvent s’associer. Comprendre n’est pas accumuler des explications. C’est ouvrir une voie vers le lieu où le sujet était pris dans une obligation muette, mais active. C’est découvrir qu’un destin psychique n’est pas un destin absolu. La psychanalyse ne promet pas de libérer le sujet de toute détermination. Elle sait trop bien que l’infantile persiste, que le symptôme a sa fidélité, que les morts continuent de parler dans les vivants. Mais elle offre une possibilité plus discrète. Là où il y avait répétition, un écart peut s’introduire. Là où il y avait obéissance inconsciente, une question peut surgir. Là où le sujet disait «c’est ainsi», il peut commencer à entendre «pourquoi est-ce ainsi et comment?»
Cette question ne se pose pas seulement dans le cabinet de l’analyste. Elle traverse nos vies ordinaires. Une femme qui a toujours été reconnue pour sa force découvre qu’elle n’a jamais eu le droit d’être fragile. Un homme qui se croit libre dans ses conquêtes amoureuses s’aperçoit qu’il fuit moins l’attachement qu’il ne répète sa peur de l’abandon. Un enfant devenu adulte continue de réussir pour apaiser une dette familiale dont personne ne parle. Une vocation s’est construite non autour d’un désir, mais autour d’une réparation. Ces histoires n’ont rien d’exceptionnel. Elles montrent seulement que le sujet peut vivre longtemps sous des fidélités qui se sont imposées à lui, mais qu’il ignore.
Rappelons encore ici les distinctions winnicottiennes entre vrai self et faux self. Ce dernier a souvent une fonction de survie. Il protège, il adapte, il permet de tenir quand l’environnement ne peut pas accueillir la spontanéité du vivant. Mais lorsqu’il envahit toute l’existence d’un sujet, quelque chose se retire. Le sujet fonctionne, répond, s’organise, satisfait les attentes, parfois brillamment. Pourtant, il ne se sent pas vivre depuis lui-même. Il manque à son propre geste. Alors que le vrai self est cette possibilité d’éprouver qu’un mouvement vient de l’intériorité psychique, qu’une parole n’est pas seulement correcte, mais habitée, qu’un désir peut se risquer sans être aussitôt soumis à la conformité ou à la peur de perdre l’amour. L’éthique du désir peut consister à ne plus accepter une place qui étouffe, à ne plus répondre mécaniquement à une demande, à ne plus confondre amour et effacement. Elle peut aussi consister à renoncer à l’image grandiose que l’on avait de soi pour approcher un désir plus modeste, mais plus vrai. Le désir n’a pas toujours les traits de la transgression. Il peut avoir ceux d’une parole enfin prononcée sans emphase.
Notre époque rend cette question plus aiguë encore. Nous aimons croire que nous sommes sortis des tutelles anciennes, que nous ne vivons plus, du moins en apparence, sous la même emprise des dogmes, des censures, des autorités verticales. L’information est partout. Le savoir semble disponible en permanence. Chacun peut apprendre, comparer, commenter, contredire. Pourtant, cette abondance n’assure pas l’autonomie. Elle peut même produire une autre forme d’emprise. Le sujet contemporain est sollicité sans cesse par des discours qui lui proposent ce qu’il doit être, ce qu’il doit désirer, craindre, consommer, montrer de lui-même. La contrainte ne prend plus toujours la forme d’un interdit. Elle prend celle d’une aimable invitation continue à se conformer.
Les nouvelles tutelles sont plus subtiles. Elles ne disent pas toujours «tu dois». Elles murmurent «sois toi-même», mais en fournissant aussitôt les modèles de cette prétendue singularité. Elles célèbrent l’expression de soi tout en standardisant les affects. Elles valorisent le choix tout en orientant les désirs. Elles donnent à chacun le sentiment d’exister comme sujet autonome, alors même que les mots, les images, les colères et les rêves sont souvent préfabriqués.
La formule kantienne garde alors toute sa force, mais elle change de profondeur. Oser penser par soi-même ne peut plus seulement signifier se méfier des autorités visibles. Il faut aussi interroger les évidences intimes, les appartenances rassurantes, les opinions qui nous donnent une identité à peu de frais. Il faut se demander si la pensée que l’on défend avec ardeur n’est pas parfois celle qui nous évite de rencontrer une inquiétude plus personnelle. Il faut accepter que l’indépendance intellectuelle ne se mesure pas au succès obtenu, ni à la violence avec laquelle on s’oppose, mais à la capacité de supporter une vérité qui ne nous arrange pas.
Reste alors une formule possible, non pour remplacer Kant, mais pour l’entendre autrement. Aie le courage de penser par toi-même, mais ne crois pas trop vite savoir qui est ce toi-même. Aie le courage de savoir, mais aussi celui de rencontrer ce qui en toi ne veut pas savoir. Aie le courage de comprendre, sans réduire la compréhension à une explication. Aie le courage de désirer, non dans l’illusion d’une pure liberté, mais dans la responsabilité d’une parole qui t’engage.
En définitive, il nous appartient de décider si nous voulons nous aventurer à la découverte du plus intime de nous-mêmes avec courage et détermination ou si nous préférons plutôt que d’autres, en dehors ou au dedans, pensent, désirent et décident à notre place.





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