«Aie le courage de penser par toi-même»
Et si penser par soi-même, c’était aussi comprendre ce qui continue de nous guider sans qu’on le sache ? ©shutterstock

Cette phrase de Kant, devenue l’un des mots d’ordre des Lumières, désigne une épreuve profonde, celle de sortir de la minorité, de renoncer au confort d’être guidé, d’accepter la solitude et le risque du jugement. Mais peut-on vraiment penser par soi-même? Car l’obstacle n’est pas seulement extérieur. Il est aussi en nous, dans nos résistances, nos fidélités invisibles, dans les paroles qui nous ont précédés, dans le désir de l’Autre que nous confondons parfois avec le nôtre.

Avec sa célèbre injonction «aie le courage de te servir de ton propre entendement», E. Kant désigne ce moment fragile où un sujet cesse de se laisser conduire par une autorité extérieure pour consentir au risque de sa propre pensée. Penser par soi-même c’est sortir d’une dépendance, renoncer au confort d’être guidé, accepter qu’une conviction fasse l’objet d’une recherche et non reçue d’emblée.

Le Siècle des lumières, le 18ème siècle européen, se forme dans un monde encore ordonné par les dogmes religieux, les hiérarchies monarchiques, les privilèges de naissance, les censures visibles ou discrètes, à l’instar de notre 21ème siècle moyen-oriental. Le sujet y est souvent tenu en minorité, non parce qu’il serait naturellement incapable de comprendre, mais parce qu’on lui a appris qu’il valait mieux obéir que réfléchir. Les Lumières renversent cette économie de la dépendance. Elles font de la raison non un attribut abstrait, mais un guide contestant les autorités. Il faut examiner, comparer, discuter, remettre en question. La vérité ne se conserve plus dans des lieux clos, elle circule, elle se dispute, elle s’imprime, elle est offerte à tout sujet.

La publication de l’Encyclopédie, portée par Voltaire, Rousseau, Diderot, d’Alembert et d’autres, est l’un des grands emblèmes de cette révolution. Elle rassemble les savoirs, mais plus encore, elle les déplace. Elle arrache la connaissance aux sanctuaires, aux corporations, aux clercs, aux maîtres autorisés, pour l’offrir à ceux qui veulent s’en saisir. Il ne s’agit pas seulement de vulgariser. Il s’agit de modifier le statut du lecteur. Celui-ci n’est plus un destinataire passif, il devient un sujet actif, capable de curiosité, d’enquête, de jugement. Avec l’Encyclopédie, un geste devient central, celui de rendre le savoir accessible à quiconque s’y intéresse à la condition d’en faire usage. L’ouverture n’est pas un don charitable, c’est une provocation. Elle suppose un lecteur qui compare, qui doute, qui recoupe, qui soupçonne l’autorité lorsqu’elle se contente d’affirmer.

Les Lumières ne sont donc pas seulement une époque. Elles dessinent une position subjective. Elles exigent qu’un sujet accepte d’être exposé, non seulement à l’incertitude, mais à ce qui la borde, à la culpabilité de n’obéir à personne, à l’angoisse de ne pas avoir de garant ultime, au vertige de ne pouvoir déposer la responsabilité de son jugement dans les mains d’un maître, d’une Église, d’une tradition, d’un texte sacralisé. On comprend alors pourquoi Kant insiste sur la difficulté. Penser par soi-même n’est pas une tendance stable. C’est un travail permanent. Et comme tout travail psychique, il rencontre des résistances à l’intérieur même de soi.

La transmission du savoir cesse d’être purement verticale. Elle ouvre un espace dans lequel chacun peut entrer, à condition d’en avoir le désir et le courage.

Car il en faut du courage ! Kant sait bien que l’homme ne demeure pas amoindri uniquement parce qu’on l’y contraint. Il y demeure parfois parce que cette position le rassure. « La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu’une si grande partie des hommes restent volontiers mineurs toute leur vie, et qu’il est si facile aux autres de s’ériger en tuteurs. Il est si commode d’être mineur ! J’ai un livre qui a de l’esprit pour moi, un directeur qui a de la conscience pour moi, un médecin qui juge pour moi du régime qui me convient, etc. ; pourquoi me donnerais-je de la peine ? » écrit-il dans son texte Qu’est-ce que les Lumières ? Nous savons que la servitude peut se vivre comme une protection. Ne pas penser par soi-même épargne l’angoisse de se tromper, de perdre l’amour de ceux qui imposent leur savoir, de rompre avec l’ordre familier des croyances partagées.

S. Freud appartient à cette lignée des Lumières qui refuse les illusions consolatrices. Il n’a cessé de rappeler que l’homme préfère souvent les récits qui l’apaisent aux vérités qui l’inquiètent. Les Lumières encourageaient l’affrontement avec les autorités extérieures, Freud fait une découverte plus subversive encore, celle que l’obscurité ne vient pas seulement du dehors, mais qu’elle habite le sujet lui-même. Il ne suffit donc pas de libérer le savoir, d’ouvrir les livres, de diffuser les connaissances. Encore faut-il que quelqu’un puisse supporter ce que le savoir vient remuer en lui.

Ainsi, par exemple, un patient arrive avec une souffrance dont il ne comprend pas la logique. Il voudrait savoir pourquoi il répète les mêmes échecs, pourquoi son corps parle à sa place, pourquoi l’amour l’angoisse, pourquoi une phrase entendue dans l’enfance continue de gouverner sa vie. Il demande du sens, mais quand ce sens approche, quelque chose se ferme en lui. Il oublie, se dérobe, plaisante, accuse, intellectualise, se tait. Freud a nommé résistance cette force étrange qui empêche le sujet de savoir ce qu’il veut pourtant découvrir. Le désir de savoir n’est jamais simple. Il avance avec son ombre.

La découverte freudienne introduit ainsi une blessure dans l’optimisme rationaliste du 18ème siècle. L’homme n’est pas seulement cet être capable de faire usage de son entendement. Il est aussi celui qui méconnaît ce qui l’anime. Il parle, mais une autre parole insiste en lui. Il choisit, mais ses choix reconduisent parfois une scène ancienne. Il affirme vouloir guérir, mais tient à son symptôme comme à une part de lui-même. Freud ne rabaisse pas la raison. Il lui retire seulement sa naïveté. La pensée n’est jamais pure lumière. Elle traverse des zones d’angoisse, de honte, de désir, de culpabilité. Elle peut éclairer, mais elle peut aussi servir à aveugler.

Dans une cure, il arrive qu’un analysant dise qu’il a compris. Mais l’analyste sait qu’une compréhension peut rester défensive. Elle peut expliquer sans déplacer, nommer sans entamer, mettre de l’ordre dans le discours tout en laissant intacte la répétition. Il ne suffit pas de savoir que l’on cherche partout l’approbation d’un père absent, ou que l’on se soumet à une mère intérieure devenue plus sévère que la mère réelle. Il faut encore que ce savoir cesse d’être une formule et devienne une expérience vive. Il faut qu’il atteigne ce lieu où le sujet se reconnaît impliqué, divisé.

C’est peut-être en cela que la psychanalyse prolonge Kant d’une manière inattendue. « Se servir de son propre entendement » ne signifie plus seulement raisonner sans tuteur. Cela signifie aussi consentir à entendre ce qui, en soi, se rebiffe. La pensée autonome ne peut plus se définir comme une maîtrise tranquille. Elle devient une épreuve. Elle suppose de découvrir que l’on n’est pas entièrement contemporain de soi-même, que l’on porte des paroles anciennes, des fidélités muettes, des désirs qui ont pris des chemins de traverse. Penser par soi-même exige alors d’abord de se demander qui pense en nous lorsque nous croyons penser par nous-mêmes.

Pour Lacan, le sujet ne précède pas le langage comme un noyau intact qui viendrait ensuite s’exprimer. Mais il advient dans le langage, par les signifiants qui l’ont précédé, nommé, attendu, parfois capturé. Un enfant naît toujours dans un bain de paroles. On a rêvé de lui avant qu’il ne parle. On lui a donné une place, une dette, une mission, une ressemblance, parfois même une réparation à accomplir. Il entre dans un monde où le désir des autres l’a déjà investi. Dès lors, le sujet ne peut jamais se réduire à une intériorité transparente. Il est tissé d’Autre.

On peut aussi voir une convergence entre l’injonction kantienne et la notion lacanienne de l’éthique du désir. Dans son Séminaire sur l’éthique de la psychanalyse, Lacan avance l’idée, parfois mal comprise, selon laquelle ne pas céder sur son désir constitue le point le plus aigu de l’éthique analytique. Il ne s’agit évidemment pas de confondre le désir avec un caprice ou un quelconque besoin concret. Lacan n’invite pas à l’impulsivité, ni à la jouissance sans limites, ni à cette caricature contemporaine qui fait de l’authenticité un prétexte au confort égocentrique. Le désir dont il parle est plus difficile à saisir. Il n’est pas ce que je veux à la surface de moi-même. Il est ce qui insiste au-delà de mes demandes, au-delà de mes justifications, au-delà même de l’image que je voudrais donner de moi.

Céder sur son désir, c’est souvent accepter, jour après jour, de vivre à côté de soi. C’est épouser une existence qui satisfait les attentes de l’Autre, mais laisse en soi une zone morte. C’est devenir le bon enfant, le bon conjoint, le bon professionnel, le bon croyant, le bon rebelle lorsque la rébellion devient conventionnelle. Le désir de l’Autre peut prendre des formes très valorisées. Il peut se loger dans la réussite, la morale, le sacrifice, l’intelligence, la lucidité. Il peut même se déguiser en liberté. Le sujet croit choisir, mais il continue d’obéir à une parole qui le précède. Car le désir est étranger à nous. Il surgit comme un intrus. Il inquiète précisément parce qu’il touche au noyau du sujet, tout en échappant à la maîtrise.

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