Reconstruction de la Syrie: Paris prend position sur un marché à 400 milliards de dollars
©Ici Beyrouth

La visite du président français Emmanuel Macron à Damas, lundi dernier, marque une nouvelle étape dans le rapprochement franco-syrien. Au-delà du symbole diplomatique, elle traduit une stratégie économique claire : positionner la France parmi les premiers acteurs de la reconstruction d'un pays dont les besoins sont estimés par les Nations unies et la Banque mondiale entre 250 et 400 milliards de dollars. Paris espère ainsi bénéficier de l'« avantage du premier entrant » (first-mover advantage), un principe selon lequel les premiers investisseurs sont souvent les mieux placés pour capter les marchés les plus porteurs.

Quatorze accords pour préparer l'après-guerre

La visite s'est concrétisée par la signature de quatorze mémorandums d'entente couvrant les infrastructures, les transports, l'énergie, la santé, l'aviation civile, la logistique, les ressources hydriques, la coopération financière et le renforcement des institutions publiques. Les deux pays ont également décidé de créer des commissions économiques mixtes chargées d'assurer le suivi des projets et d'identifier de nouvelles opportunités d'investissement.

Parmi les annonces marquantes : de nouveaux investissements portuaires à Lattaquié. Le port est appelé à devenir l'une des principales portes d'entrée des matériaux et équipements nécessaires à la reconstruction.

Dans le secteur de l'énergie, TotalEnergies poursuit ses discussions avec les autorités syriennes afin de transformer le protocole d'accord signé en mai dernier en contrat d'exploration offshore en Méditerranée orientale, où les premières études géologiques laissent entrevoir un potentiel gazier.

La Syrie mise sur son retour comme carrefour régional

Après plus de treize années de guerre, la Syrie cherche à retrouver sa place dans les échanges régionaux. La levée progressive des sanctions occidentales, le réchauffement de ses relations avec plusieurs pays arabes et sa volonté d'attirer les capitaux étrangers ouvrent progressivement la voie à la reconstruction.

Damas entend également capitaliser sur sa position géographique. Les tensions récurrentes autour du détroit d'Ormuz ont ravivé l'intérêt pour les corridors terrestres reliant le Golfe à la Méditerranée. Cette stratégie repose sur la modernisation des ports, des aéroports, des réseaux ferroviaires et des infrastructures énergétiques afin de faire de la Syrie une plateforme logistique entre le Golfe et la Méditerranée.

Une concurrence internationale déjà engagée

La reconstruction syrienne fait déjà l'objet d'une intense compétition. Les entreprises turques bénéficient de leur proximité géographique et de leur implantation dans le nord du pays. Les groupes qataris et émiratis disposent d'importantes capacités de financement, tandis que l'Arabie saoudite cherche à accroître son influence économique au Levant. La Chine, dans le cadre de son initiative des Nouvelles Routes de la soie, s'intéresse aux infrastructures de transport et à la logistique, alors que la Russie conserve des positions solides dans les secteurs portuaire et énergétique.

Face à cette concurrence, Paris peut s'appuyer sur plusieurs atouts: la proximité historique de ses institutions avec celles de la Syrie, une expertise reconnue dans l'énergie, les infrastructures, le ferroviaire, la gestion portuaire et la logistique, ainsi que l'empreinte durable de l'ingénierie française sur une partie des réseaux routiers et des ouvrages d'art du pays. Son influence au sein de l'Union européenne constitue également un levier pour mobiliser des financements internationaux.

Une ouverture encore sous conditions

Malgré cette dynamique, les perspectives restent tributaires de plusieurs facteurs. Les entreprises françaises demeurent prudentes, invoquant les incertitudes sécuritaires. TotalEnergies a notamment rappelé que certaines conditions ne sont pas encore réunies pour lancer les projets les plus ambitieux.

La poursuite de la levée des sanctions, la stabilisation politique, la réforme du système bancaire et le renforcement du cadre juridique protégeant les investissements étrangers seront déterminants pour transformer les intentions affichées en contrats.

En se positionnant dès aujourd'hui, la France cherche moins  à obtenir des contrats immédiats qu'à réserver une place de choix à ses entreprises lorsque le vaste chantier de la reconstruction syrienne entrera pleinement dans sa phase opérationnelle.

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