Comment la rivalité israélo-turque redessine les médiations régionales
©Ici Beyrouth

Avant l’attaque conjointe des États-Unis et d'Israël contre l’Iran fin février, le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan avait affirmé à son homologue iranien en janvier que la Turquie était «prête à contribuer à résoudre les tensions actuelles par le dialogue».

De la même manière, le président turc Recep Tayyip Erdoğan avait déclaré aux journalistes début février que «nous déployons tous les efforts possibles pour faire baisser la tension entre l’Iran et les États-Unis sans entraîner la région dans de nouveaux conflits et dans le chaos».

Malgré la volonté expresse d'être un acteur actif dans le processus de paix, l’alliance diplomatique stable avec les États-Unis et le rôle joué dans les négociations pour le cessez-le-feu à Gaza en octobre 2025, la Turquie n'a pas encore tiré son épingle du jeu face au Pakistan et au Qatar dans le conflit entre Washington et Téhéran. «La Turquie est toujours en coordination avec le Qatar, le rôle du Qatar est d'une manière ou d'une autre de porter la position turque. Si le Qatar est présent, la Turquie est satisfaite», explique Marwan El Amine, journaliste et analyste politique chiite.

De son côté, Soli Özel – chercheur associé au think tank français Institut Montaigne et professeur de relations internationales à l'université Kadir Has d’Istanbul – ajoute qu’«Israël n'aurait pas vu d'un bon œil la présence de la Turquie en tant qu'acteur influent».

D’autre part, les relations avec Israël se sont détériorées depuis l'arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan en 2003 en tant que Premier ministre turc.

Erdogan bouscule la donne

Si la Turquie a adopté une politique de neutralité au cours des différents conflits israélo-arabes, afin de ne pas s'aliéner l'une ou l'autre des parties, Erdogan a donné un nouveau cap à la politique étrangère turque, en mettant l'accent sur la solidarité avec le monde musulman et en défendant plus ouvertement la cause palestinienne. Face aux revers essuyés par l’AKP lors des élections municipales de 2024 et aux critiques croissantes des islamistes, la guerre à Gaza en 2023 a contraint le président turc à allier une rhétorique intransigeante en faveur du Hamas à l’engagement pragmatique nécessaire pour rester un acteur incontournable, selon le think tank américain Middle East Institute.

Loin d'apaiser les relations entre Ankara et Tel-Aviv, cette période a été marquée par une nouvelle escalade verbale. Le 10 juin, Recep Tayyip Erdogan et Benjamin Netanyahou se sont mutuellement accusés d'avoir commis des actes génocidaires, visant respectivement les Kurdes et les Gazaouis. «La relation entre les deux est dans la pire situation.

La Turquie essaie de remplir le vide que l’Iran laisse dans la région après la défaite du projet iranien et des proxies. L’islam politique sunnite, dirigé par la Turquie, essaie de prendre la place de l’islam politique chiite, dirigé par l’Iran. (...) L'Iran et Israël ne vont pas laisser la Turquie gagner ce rôle. Israël ne veut pas que le danger passe de l’Iran à la Turquie», affirme Marwan El Amine.

Une dynamique que l’on retrouve dans une déclaration de l’ancien premier ministre israélien et candidat aux prochaines élections Naftali Bennett qui, en février, avertissait que «la Turquie est le nouvel Iran», car «aux côtés du Qatar, elle a gagné en influence en Syrie, et cherche à étendre cette influence ailleurs et dans toute la région». Celui-ci qualifiait Erdoğan de politicien «rusé et dangereux», qui chercherait à encercler Israël.

En parallèle, le président turc a précisé le 10 juin que «la sécurité de la Turquie ne commence pas à Hatay, mais bien à Alep, à Damas et à Beyrouth. Nous ne tolérerons aucun fait accompli dans nos pays frères, et nous ne fermerons pas les yeux sur les attaques qui les visent».

Une adversité parfois fictive  

Selon Marwan El Amine, la position turque consiste en une «position politique populiste», visant à «toucher les instincts de la population arabe et musulmane en utilisant la cause palestinienne pour réaliser le rêve de l’Empire ottoman». Il remarque aussi que si, au niveau des déclarations, la Turquie supporte la Palestine, «au niveau pratique il y a rien, c’est zéro. Malgré tout ce qui s'est passé à Gaza, la Turquie n’a pas coupé les relations avec Israël».

Officiellement, la Turquie a imposé un embargo commercial sur Israël en mai 2024. En réalité, le média Middle East Eye cite deux hommes d'affaires turcs qui racontent que les routes des exportations se sont adaptées, en envoyant les marchandises turques vers Israël via la Grèce ou l'Azerbaïdjan.

«Certes, les relations se sont détériorées, mais cela tient en partie à la rhétorique. Ils pensaient pouvoir modeler la région. Cette rhétorique est sans doute destinée à un public national. Il existe désormais, sans aucun doute, de nombreux conflits d’intérêts, notamment en Syrie», souligne similairement Soli Özel.

Bien que les accusations et insultes soient une indication d’une compétition et d’intérêts géopolitiques incompatibles, «les deux parties n’ont pas l'intérêt de couper complètement la diplomatie», continue Marwan El Amine, et il reste «un certain point de coordination au niveau des services de sécurité». C’est ce que Soli Özel confirme: «la Turquie ne va pas attaquer Israël à cause de Gaza, et Israël ne va pas attaquer la Turquie».

Comme l’escalade militaire n’est pas un scénario actuellement envisageable, l'affirmation de Trump comme quoi il a empêché la Turquie de se ranger du côté de l'Iran au début de la guerre est qualifiée comme «absurde» par M. Özel. «Cela va à l'encontre de toute logique, de la réalité politique et de la position géopolitique turque. La Turquie n'a jamais voulu entrer en guerre, et certainement pas aux côtés de l'Iran», poursuit-il.

Une fin en partie déjà connue

En attente d’un accord final sur le front libanais, il n’est pas clair «si la Turquie va être un soutien pour le Hezbollah, par exemple en envoyant de l'argent vers le Hezbollah d'Iran. De grands leaders du Hezbollah ont dit que la relation [avec la Turquie] est parfaite et que la Turquie supporte la résistance pour libérer le territoire», affirme Marwan El Amine. La question kurde reste également ouverte: Tel-Aviv renforce les liens avec les groupes du nord-est syrien, ce que Ankara perçoit comme une potentielle menace à ses intérêts en matière de sécurité.

Il est néanmoins clair est que «l'instabilité est detrimental pour les puissances régionales», et qu’entre Israël et la Turquie, «la réalité politique objective, comme auparavant, consiste en fait à coopérer», conclut Soli Özel.  

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