On ne critique ni la religion ni ce qui relève du sacré. Ce n’est ni dans nos traditions, ni dans notre éthique. Mais certaines manifestations, lorsqu’elles s’affranchissent du cadre de la raison et du discernement, deviennent des phénomènes si déroutants qu’on ne peut ignorer.
L’image des députés du Hezbollah en larmes lors des funérailles de l’ayatollah Ali Khamenei a, à cet égard, profondément interpellé. Une scène où l’émotion semblait dépasser le simple deuil politique pour prendre les contours d’une dévotion presque filiale. Plus frappant encore: ces mêmes responsables défendaient, il y a peu, l’idée de mères revendiquant avec fierté le «martyre» de leurs fils, invitées à accepter, voire à glorifier ce sacrifice.
Ni le christianisme, ni l’islam, ni aucune tradition religieuse ne consacrent l’élévation de l’homme au-dessus de sa condition humaine. Aucune foi monothéiste ne confère à un être humain un rang qui confinerait à la divinisation. Dans l’islam, le prophète Mohammad demeure le sceau des prophètes; nul ne saurait prétendre à une élévation spirituelle qui transcenderait cette limite.
Et pourtant, la scène observée en Iran portait en elle quelque chose de profondément troublant. Elle révélait jusqu’où peut conduire l’identification absolue au Guide suprême, jusqu’à frôler une forme de sacralisation politique. Plus troublant encore: ces mêmes élus n’avaient pas affiché une douleur comparable lors des funérailles de leur propre secrétaire général, préférant alors célébrer son «martyre» comme une victoire.
C’est là que se situe le véritable problème: cet obscurantisme idéologique, nourri par des décennies de radicalisation, est sans doute l’un des phénomènes les plus difficiles à déconstruire. Car lorsqu’une pensée s’enracine au point de transformer l’exercice du pouvoir en culte de la personnalité, elle cesse d’être politique pour devenir quasi mystique.
Pleurer un être cher n’a rien d’infamant. Des foules ont pleuré Kamal Joumblatt, Gamal Abdel Nasser, Rafic Hariri ou Bachir Gemayel. Chaque jour, des hommes et des femmes pleurent leurs proches disparus. Mais personne ne prétend qu’un avion se serait incliné avant d’atterrir pour saluer la mémoire d’un dirigeant défunt. Personne ne transforme un homme en figure quasi divine, investie du pouvoir de dire le sacré, au point que d’autres consentent à mourir pour lui.
Ces mécanismes plongent leurs racines dans une histoire ancienne, façonnée par le sentiment de dépossession et de persécution qui a habité une partie du monde chiite. Une mémoire collective de la souffrance qui a nourri le besoin de figures censées réparer cette injustice et incarner une forme de salut.
Le problème est que cette figure s’est inscrite dans un projet politique radical, militarisé, expansionniste, doté d’une capacité nucléaire, capable de peser sur les États, de provoquer des conflits, de légitimer la violence et d’imposer une logique permanente de confrontation.
C’est là le cœur du problème: il ne s’agit pas de religion mais d’idéologisation extrême de la pensée politique, de sa dérive vers l’absolu, et de la manière dont elle peut façonner les consciences jusqu’à l’aveuglement.
Et c’est précisément cela qui inquiète. Profondément.



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