Le nouveau chemin de fer du Hedjaz, un pied de nez turco-saoudien à Israël
Un vendeur ambulant attend des clients à son étal devant la gare historique du Hedjaz à Damas, le 26 janvier 2025. ©LOUAI BESHARA/AFP

Début juin, la Turquie et l’Arabie saoudite ont lancé un projet ferroviaire transnational qui connectera les deux pays en passant par la Jordanie et la Syrie. À terme, l’objectif est d’établir un corridor commercial reliant la péninsule arabique à l’Europe.

Présentée comme une résurrection moderne du chemin de fer du Hedjaz, qui s’étendait de Damas à Médine après sa construction par l’Empire ottoman en 1908, l’initiative s’inscrit également dans une volonté d’offrir une alternative aux routes maritimes passant par le détroit d'Ormuz.

Mais contrairement au tracé historique, qui comprenait une ligne secondaire passant par la Palestine, le nouveau tracé contourne cette fois totalement Israël. En outre, selon une carte publiée le 3 juin par l’agence de presse turque Anadolu Ajansı, le projet final relierait l’Arabie saoudite à Oman jusqu’au port de Sohar, sans traverser les Émirats arabes unis.

Si ce nouveau corridor se réalise entièrement, il pourrait ainsi enterrer le projet israélien du corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) mais également grignoter des parts de marché émiraties.

 

Un projet ambitieux

La future ligne ferroviaire a été annoncée au lendemain de la signature, le 9 juin à Riyad, de protocoles d’accord pour renforcer la coopération entre les deux pays dans le secteur ferroviaire, les transports et les technologies.

Dans une interview avec la chaîne d'information Al-Arabiya le 10 juin, le ministre turc des Transports, Abdulkadir Uraloğlu, a affirmé que le projet devrait être achevé d’ici trois ans. Il a également souligné que l’Arabie saoudite a déjà étendu son réseau ferroviaire jusqu’à la frontière jordanienne et que la Turquie a fait de même jusqu’à la Syrie.

«Les seuls tronçons manquants sont ceux situés en Syrie et en Jordanie», a-t-il déclaré. «C’est précisément ce sur quoi nous travaillons aujourd’hui: examiner les détails et déterminer ce qui peut être accompli grâce à la coopération afin de finaliser cette connexion entre quatre pays. Elle pourrait, à terme, s’étendre à l’ensemble du continent européen».

Ce nouveau projet vise en effet, non seulement à mieux connecter les marchés régionaux et faciliter les échanges commerciaux, mais également à faire de l’Arabie saoudite et de la Turquie une plateforme logistique mondiale qui relie l’Europe, l’Asie et l’Afrique.

Il s’inscrit également dans la Vision 2030, le plan de développement saoudien, notamment en intégrant dans son tracé la nouvelle ville de Neom. Passant par les villes de la Mecque et de Médine, il pourrait en outre faciliter le transport des pèlerins accomplissant le hajj. Reste toutefois l’épineuse question du financement.

Dans une interview avec le quotidien Asharq al-Awsat publiée le 22 juin, Uraloğlu a affirmé qu'Ankara a pour objectif de finaliser les études techniques en termes de coûts, des besoins d’investissement et des modalités de financement d’ici la fin de cette année afin de pouvoir présenter un projet clair. Cela comprend notamment la réhabilitation d’environ 400 kilomètres d’infrastructures ferroviaires en Jordanie et en Syrie. En avril dernier, un accord tripartite avait déjà été conclu entre la Turquie, la Syrie et la Jordanie pour développer leur réseau ferroviaire.

Une alternative sécuritaire

Si le transport maritime demeure généralement moins coûteux que le rail pour les marchandises lourdes et les volumes importants, les promoteurs du projet estiment que la nouvelle ligne ferroviaire aurait pour avantage de limiter les risques sécuritaires, notamment en évitant le détroit d’Ormuz, mais également la mer Rouge longtemps perturbée par les Houthis. Dans cette logique, le port omanais de Sohar présente l’atout de se situer directement sur la mer d’Arabie, sans passer par le détroit d’Ormuz, contrairement au port émirati de Djebel Ali.

«Les événements récents ont montré à quel point les systèmes de transport peuvent être fragiles», a souligné Abdulkadir Uraloğlu à Asharq al-Awsat. «Nous l’avons constaté pendant la pandémie, lors des conflits régionaux et, plus récemment, avec les tensions dans le Golfe et autour du détroit d’Ormuz. Dans cette perspective, la Turquie développe depuis plusieurs années de grands projets visant à renforcer la connectivité internationale», a-t-il poursuivi.

Selon lui, cette ligne constituera un moyen plus rapide, plus sûr et plus durable d’acheminer les marchandises du Golfe vers l’Europe, car sa véritable valeur ajoutée résiderait dans sa capacité à se connecter directement au réseau ferroviaire européen via la Turquie.

Uraloğlu a ainsi estimé que l’Europe bénéficierait grandement de cette nouvelle liaison commerciale et logistique plus directe et plus sûre avec le Golfe, notamment dans les secteurs de l’énergie, de la pétrochimie et des biens industriels.

Selon le ministre, d’autres discussions sont déjà en cours pour d’éventuelles extensions de la ligne ferroviaire vers d’autres pays du Golfe comme le Qatar, les Émirats arabes unis et le Koweït.

Réduire l’influence israélienne au Moyen-Orient

L’annonce du projet a été largement perçue, notamment dans la presse israélienne, comme une volonté de réduire l’influence d’Israël dans la région, car il vient contrecarrer son projet de corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC). En effet, ce dernier nécessite pour se réaliser de passer par le territoire saoudien avant de rejoindre la Jordanie puis Israël et enfin l’Europe.

Or, sans la normalisation des relations entre Israël et l’Arabie saoudite, le projet reste au point mort. Malgré le lobbying américain, Riyad refuse en effet toute reconnaissance de Tel-Aviv sans l’établissement préalable d’un État palestinien. Et la guerre à Gaza puis en Iran n’ont pas été les meilleures promotrices du corridor.

Une stagnation qui constitue une aubaine pour la Turquie, grande absente du tracé israélien. S'exprimant lors du sommet des économies urbaines d'Anadolu à Gaziantep aux côtés du ministre syrien de l'Économie et de l'Industrie, Mohammad Nidal al-Shaar, le ministre turc du Commerce, Ömer Bolat, s’est félicité du nouveau projet ferroviaire.

«La réduction de l’influence d’Israël dans la région, associée à une solidarité politique et économique accrue entre nous, apportera prospérité économique, paix et stabilité au Moyen-Orient, au Golfe et aux frontières sud de la Turquie», a-t-il affirmé.

Reste toutefois à savoir si les ambitions politiques affichées par Ankara et Riyad se traduiront par des réalisations concrètes. Entre les défis sécuritaires en Syrie, les coûts de réhabilitation des infrastructures ferroviaires et les incertitudes entourant le financement du projet, plusieurs obstacles demeurent. Mais si le corridor voit le jour, il pourrait contribuer à redessiner durablement les routes commerciales entre le Golfe et l'Europe, tout en marginalisant Israël au niveau régional.

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