Il est frappant pour un observateur de constater l’absence de toute problématisation des négociations en cours, comme s’il s’agissait d’un enjeu purement technique ou procédural. Nous avons pourtant affaire, de prime abord, à une dictature idéologique ou à une idéocratie islamique totalitaire et à un projet impérial conséquent. Les inconséquences politiques d’une telle lecture sont manifestes et aux incidences multiples. Comment peut-on faire fi d’une telle lecture alors que l’enjeu idéologique est ce qui définit en premier la trame de ces négociations et qui en trace le parcours stratégique ? Rien ne peut se comprendre en l’absence de l’idéologie de conquête du régime islamique iranien.
Cette révolution religieuse s’est présentée d’emblée comme telle et n’a jamais fait mystère de son expansionnisme qui s’inscrit dans un imaginaire inspiré par le narratif coranique, la théodicée chiite et la tradition du mahdisme qui en dérive. La nature transactionnelle de la diplomatie fausse entièrement la démarche diplomatique et la réduit à des enjeux de procédure, alors que la problématique est tout à fait ailleurs. Cette abstraction néglige les véritables enjeux d’une politique impériale qui avance sans vergogne. À titre de comparaison, la révolution islamique en Iran emprunte de manière systématique la grammaire bolchevique et la “technologie de pouvoir” qui en émane. Comment peut-on comprendre la politique de puissance soviétique en la dissociant de son récit idéologique ? Ceci en va de même lorsqu’il s’agit de la révolution islamique en Iran.
Cette réduction ad absurdum est suffisamment étayée dans les faits pour permettre une déconstruction conséquente. L’état actuel des négociations ne se départit pas des intuitions de départ de la déconstruction de la diplomatie en cours et de ses retentissements sur le plan politique. Le régime iranien change d’opérateurs mais pas de récit, le politique et le stratégique ne font que retranscrire les mandats de la révolution islamique. Il est impossible de comprendre la trame politique en faisant abstraction du terreau idéologique dont elle se nourrit. Le fil d’Ariane idéologique sous-tend toutes les évolutions et rend compte de l’interdépendance des variables qui structurent ce conflit. La surdétermination idéologique est première dans toute analyse sectorielle.
Les factions au pouvoir, car il s’agit bien d’un conglomérat qui rassemble des factions en état de guerre latente, tentent de sauver leur faux semblant d’unité en faisant référence à la régence décapitée du jurisconsulte. Pourtant, la succession cooptée relève d’une fiction généalogique. Moujtaba Khamenei est un personnage fictif créé de toutes pièces en vue de maintenir une façade lézardée qui renvoie aux vides d’un régime défait. C’est le reproche de départ qu’on peut faire à cette démarche diplomatique qui prend l’ombre pour la proie. Ce régime aux abois l’est plus que jamais, à commencer par le discrédit idéologique et finir avec les défaites comptabilisées tout au long des dynamiques guerrières.
On peine à comprendre comment l’administration américaine se dessaisit de son bilan militaire au profit d’une réhabilitation injustifiée de la dictature iranienne défaite. L’argumentaire militaire invoqué est fallacieux, le positionnement stratégique de l’Iran n’est en aucun cas probant et les alliances stratégiques putatives du régime sont loin d’être dissuasives. Comment peut-on déclasser autant d’atouts et adopter une stratégie qui avance à partir de vides cumulés ? Il est facile et évident d’établir des liens transversaux entre les questions stratégiques abordées dans les tractations diplomatiques.
Comment se fait-il que les négociateurs iraniens établissent un lien entre le déblocage du détroit d’Ormuz et la sanctuarisation du Hezbollah au Sud-Liban ? Comment se fait-il que le négociateur américain le lui concède, tout en sachant qu’il s’y refusait au point de départ ? Qu’est-ce qui explique le lien entre la levée des sanctions financières, le déblocage des fonds de reconstruction et le louvoiement au sujet de l’enrichissement de l’uranium ? Nous nous retrouvons une fois de plus avec les scénarios qui ont prévalu pendant des décennies. Comment peut-on banaliser le maintien de l’armement balistique sous prétexte de la légitime défense alors qu’il s’agit d’un régime qui mène depuis quarante-sept ans une politique de subversion allant dans tous les sens ?
La question des relais opérationnels est dûment illustrée dans le cas du Liban. La diplomatie américaine s’est refusée d’emblée à tout cautionnement de la stratégie de vassalisation du régime iranien instrumentalisée sur l’ensemble du Proche et Moyen-Orient. L’annexion du Liban à l’agenda iranien s’est faite au moment même où les États-Unis organisaient des tractations diplomatiques entre le Liban et Israël. Le Liban représente, en effet, la plateforme opérationnelle préférentielle à partir de laquelle s’amorçait la politique de puissance iranienne dans sa triple dimension idéologique, géopolitique et criminelle. C’est le point de départ adopté par le régime iranien afin de rétablir les acquis de la politique impériale détruits par la contre-dynamique américano-israélienne.
Somme toute, comment peut-on élaborer un schéma diplomatique qui ignore délibérément la variable idéologique à partir de laquelle s’édifie une contre-dynamique qui entend réhabiliter la politique de puissance iranienne, et aborder les questions stratégiques comme s’il s’agissait de différends politiques accessoires entre des régimes qui se reconnaissent dans une même communauté de valeurs ? On a affaire à des vices de forme qui faussent la démarche et nous engagent dans des paralogismes qui mènent inévitablement à de nouveaux conflits, tout en aggravant les clivages en cours. Le justificatif évoqué à cet endroit fait référence à des difficultés militaires peu défendables, ou à des raisons diplomatiques, dont celle de redonner aux règlements négociés de nouvelles chances. Ces considérations peuvent être retenues moyennant des correctifs méthodologiques, de temporalité et de raison d’État qui nous évitent les détours inutiles et surtout le retour des illusions.




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