La Syrie n’a pas besoin d’intervenir au Liban pour contenir le Hezbollah

La Syrie ne lancera pas de campagne militaire contre le Hezbollah, alors même qu’Israël n’est pas parvenu à atteindre cet objectif. Ces derniers jours, le président américain Donald Trump a affirmé à plusieurs reprises que Damas pourrait s’en prendre au Hezbollah au Liban, allant jusqu’à suggérer que la Syrie serait plus efficace qu’Israël face à la milice soutenue par l’Iran.

Pourtant, une telle hypothèse ne correspond ni aux capacités actuelles de la Syrie ni à ses priorités. Le président syrien, Ahmad el-Chareh, l’a d’ailleurs clairement indiqué, en affirmant que Damas préférait contribuer à mettre fin au conflit au Liban plutôt que d’y être entraînée.

«J’ai suggéré à Israël de laisser la Syrie s’occuper du Hezbollah car, pour être franc, je pense qu’elle ferait un meilleur travail», a déclaré Donald Trump le 16 juin en marge du sommet du G7 en France. Derrière cette déclaration se dessine une interrogation plus large: pourquoi Washington chercherait-il à impliquer Damas dans le dossier libanais?

Depuis avril, les États-Unis facilitent des discussions entre le Liban et Israël, avec l’objectif de favoriser une forme de coopération entre Beyrouth et Jérusalem tout en réduisant l’influence du Hezbollah. Si la Maison-Blanche réaffirme le droit d’Israël à se défendre, elle se montre néanmoins de plus en plus critique à l’égard des frappes israéliennes au Liban, notamment celles visant des infrastructures dans la capitale.

Cette évolution s’inscrit en partie dans le contexte de la relation entre Washington et Téhéran, l’Iran cherchant à établir des lignes rouges concernant les frappes israéliennes dans la banlieue sud de Beyrouth. Mais elle reflète aussi une sensibilité croissante aux destructions causées par les bombardements israéliens.

«Il n’est pas nécessaire de raser un immeuble chaque fois qu’un membre du Hezbollah y entre», a ainsi déclaré M. Trump, plaidant pour une approche plus proportionnée. Dans cette perspective, certains à Washington semblent considérer que la Syrie pourrait adopter une méthode plus ciblée et moins destructrice dans sa lutte contre le Hezbollah.

Cette lecture s’appuie notamment sur le passé récent. Les forces rebelles syriennes qui ont renversé le régime Assad ont combattu le Hezbollah pendant des années durant la guerre civile. Le gouvernement de Damas reste hostile au mouvement chiite et tente de limiter les flux d’armes à son profit. Mais il demeure fortement contraint par ses propres fragilités internes, alors qu’il cherche encore à consolider son autorité et à intégrer les Forces démocratiques syriennes, soutenues par les États-Unis, dans l’est de la Syrie.

Les nouvelles forces armées syriennes ne disposent ni de véhicules blindés en nombre suffisant, ni d’une force aérienne, ni d’une marine. En cas d’intervention au Liban, elles devraient progresser à travers les zones de la vallée de la Békaa contrôlées par le Hezbollah.

Damas sait qu’une telle opération risquerait d’attiser les tensions confessionnelles et les dynamiques extrémistes, de plonger le Liban dans le chaos et de provoquer des représailles de l’Iran ou de ses alliés contre la Syrie.

Les milices irakiennes soutenues par l’Iran, telles qu’Asaïb Ahl al-Haq et Kataeb Hezbollah, entretiennent des liens étroits avec le Hezbollah libanais et ont déjà opéré en Syrie. Hostiles aux nouvelles autorités de Damas, elles n’attendent qu’un prétexte pour lancer de nouvelles attaques.

Les Syriens connaissent également le coût d’une intervention au Liban. En 1976, le régime de Hafez el-Assad était intervenu dans la guerre civile libanaise, y maintenant une présence militaire jusqu’à son retrait en 2005. Ce retrait avait été précédé par une vaste mobilisation populaire contre l’influence syrienne, dans le sillage de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, un meurtre largement imputé au Hezbollah.

À cette époque, le mouvement était encore loin de la puissance qu’il allait acquérir par la suite. Sa vulnérabilité après le départ syrien aurait même contribué à la guerre de 2006 contre Israël, que le Hezbollah avait présentée comme une action de «défense du Liban». Deux ans plus tard, il parvenait à renverser l’équilibre politique interne et à renforcer progressivement son emprise sur l’État libanais, en prenant en otage une grande partie de la vie politique du pays.

Aujourd’hui, le Liban se trouve à un tournant. Le Hezbollah a été affaibli par les frappes israéliennes et son arsenal s’est réduit. La chute du régime Assad en décembre 2024 lui a également fait perdre une profondeur stratégique essentielle. Un mois plus tôt, les attaques israéliennes avaient déjà considérablement réduit sa capacité à soutenir Damas face à l’offensive menée par Hayat Tahrir al-Cham, contribuant indirectement aux succès du nouveau pouvoir syrien.

Cela dit, la Syrie ne mènera pas de campagne militaire contre le Hezbollah, un objectif qu’Israël lui-même n’est pas parvenu à atteindre. Elle n’enverra pas ses troupes dans la vallée de la Bkaa ni dans la banlieue sud de Beyrouth. Le Hezbollah ne sera pas écarté facilement, ni par Israël ni par la Syrie. Ce sont plutôt les autorités libanaises, avec le soutien des États-Unis, qui devront poursuivre les efforts en vue d’une solution politique au désarmement du mouvement.

Plusieurs pistes sont actuellement évoquées, notamment des programmes soutenus par Washington visant à tester un désarmement progressif dans certaines zones pilotes, permettant le retour des populations et la reconstruction des infrastructures. D’autres propositions envisagent d’impliquer des unités sélectionnées de l’armée libanaise dans ces opérations.

Dans ce contexte, Donald Trump souligne un point important: les frappes israéliennes sur des immeubles à Beyrouth touchent fréquemment des civils, tandis que le Hezbollah se déplace et s’adapte. Une stratégie visant à réduire la présence du mouvement doit donc limiter les dommages aux populations civiles. La Syrie, qui abrite une importante communauté au Liban et dispose d’une expérience directe du Hezbollah sur son territoire, pourrait apporter certaines contributions indirectes.

Celles-ci ne passeraient pas par une intervention militaire, mais par des formes de coopération régionale: partage de renseignements, lutte contre les réseaux de contrebande, et transmission d’informations issues des années de confrontation en Syrie. Damas pourrait également coordonner ses efforts avec d’autres États de la région engagés dans des discussions avec elle, afin d’explorer des moyens d’affaiblir l’organisation.

En ce sens, M. Trump met en avant une idée politique plutôt qu’un scénario militaire. La Syrie peut jouer un rôle, mais uniquement dans un cadre diplomatique et régional élargi. C’est par la coopération et non par l’intervention militaire que pourrait émerger une réduction progressive du rôle du Hezbollah, voire ouvrir la voie à un dialogue plus large entre Jérusalem et Damas, et à un accord plus structuré entre le Liban et Israël.

Commentaires
  • Aucun commentaire