Initiée et curatée par Mayla Sfeir, Bulles du Liban fait de la bande dessinée, du roman graphique et du dessin de presse des outils de mémoire pour raconter l’histoire contemporaine libanaise. Présentée à Paris du 16 au 20 juin, l’exposition propose aussi des sérigraphies solidaires au profit de la Croix Rouge libanaise.
Il y a des silences qui ne relèvent pas seulement de l’oubli, mais d’une faille organisée dans la transmission. Au Liban, l’histoire enseignée à l’école s’arrête encore largement en 1946, au moment du retrait des troupes françaises. La guerre civile, les assassinats politiques, l’explosion du port de Beyrouth, les conflits récents et les fractures toujours ouvertes du pays demeurent absents des récits scolaires officiels. C’est précisément dans ce vide que s’inscrit Bulles du Liban, exposition imaginée et curatée par Mayla Sfeir, présentée à Paris, au 24 rue Chapon, du 16 au 20 juin 2026, avec un vernissage prévu le 16 juin de 19h à 21h.
Le projet naît d’une scène intime, presque banale en apparence: un coup de fil entre Mayla Sfeir et son petit frère, élève de Troisième à Beyrouth, alors qu’il prépare le brevet libanais. Cette année est celle où l’histoire du Liban est réellement enseignée. Mais le programme s’interrompt avant d’aborder la période contemporaine. Pour les jeunes générations, cette absence n’est pas anodine. Elle laisse aux familles, aux fragments de mémoire, aux récits privés, aux blessures et aux œuvres le soin de raconter ce que l’école ne formule pas. Bulles du Liban répond à cette carence en donnant aux artistes une fonction d’archivistes. La bande dessinée, le roman graphique et le dessin de presse deviennent ici des outils de témoignage, de mémoire et d’analyse.
L’exposition s’organise en trois salles thématiques. La première, consacrée à la guerre et à ses traces, met en lumière Lamia Ziadé, autrice, illustratrice et artiste visuelle, notamment connue pour Mon Port de Beyrouth et Ma Très Grande Mélancolie Arabe. Son univers graphique travaille la mémoire du désastre, la mélancolie politique, les objets, les visages et les images qui survivent aux catastrophes. La deuxième salle s’attache à la vie quotidienne comme forme de résistance, à travers l’œuvre de Zeina Abirached, autrice et bédéiste, dont Le Jeu des Hirondelles et Je me souviens Beyrouth ont imposé une manière singulière de raconter Beyrouth, ses intérieurs, ses peurs, ses attentes et ses gestes de survie. La troisième salle est dédiée à Armand Homsi, caricaturiste et dessinateur de presse pour le journal Annahar entre 2005 et 2020. Elle interroge la satire comme parole libre face à la censure, aux crispations politiques et aux violences du réel.
Le parcours ne se limite pas à l’accrochage des œuvres. Il s’accompagne d’un véritable plan de médiation. Une frise chronologique du Liban, de 1946 à aujourd’hui, jalonne l’exposition. Elle a été conçue avec le Dr Christian Taoutel, chef du département d’Histoire et relations internationales à l’Université Saint Joseph de Beyrouth. Des cartels trilingues, en français, arabe et anglais, doivent permettre de s’adresser à la diaspora libanaise comme au public international. Un catalogue est également prévu, avec des textes curatoriaux, des reproductions d’œuvres et des notices biographiques. Une médiation numérique, à travers les réseaux sociaux, des capsules vidéo sur les artistes et une ressource documentaire en ligne envisagée après l’exposition, prolonge cette volonté de transmission.
À cette dimension mémorielle s’ajoute un volet solidaire. Face à la situation au Liban et au sentiment d’impuissance qu’elle suscite, Mayla Sfeir a souhaité organiser une collecte au profit de la Croix Rouge libanaise. Des sérigraphies en tirage limité seront éditées pour l’occasion. Chaque artiste proposera une œuvre imprimée à trente exemplaires, numérotés et signés. La vente doit permettre de reverser des fonds à l’organisation humanitaire.
Le projet, dont le budget prévisionnel s’élève à 9850 euros, repose sur un équilibre fragile entre ambition curatoriale, contraintes logistiques et recherche de soutiens. Transport, assurance, location du lieu, encadrement, communication, impression, frise chronologique, catalogue, affiches, flyers et vernissage composent une économie modeste, mais précise. Ce cadre dit aussi quelque chose de l’exposition: Bulles du Liban n’est pas un simple événement culturel. C’est une tentative de faire circuler une mémoire empêchée, de rendre visible une histoire trouée, et de rappeler qu’au Liban, lorsque les manuels se taisent, les artistes continuent de raconter.



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