Des cités phéniciennes aux forteresses médiévales, des souks historiques aux villages de pierre, le Sud-Liban concentre plusieurs millénaires d’histoire. À travers cette série d’articles, Ici Beyrouth part à la découverte d’un patrimoine exceptionnel, témoin des civilisations qui ont façonné la région et aujourd’hui fragilisé par les conflits, le temps et l’oubli.
Dans les collines du Jabal Amel, certains oliviers sont plus anciens que les souvenirs que l’on conserve de ceux qui les ont plantés. Témoins d’une histoire qui dépasse les générations, ils racontent un Sud-Liban inscrit dans le temps long, bien au-delà des guerres et des frontières.
Dans certaines parcelles du Jabal Amel, les propriétaires connaissent le nom de leur grand-père, parfois celui de leur arrière-grand-père. Au-delà, la mémoire se brouille. L’olivier, lui, continue de pousser.
Certains arbres sont devenus plus anciens que les souvenirs que l’on conserve de ceux qui les ont plantés. Ils ont changé plusieurs fois de propriétaires, survécu aux successions, aux migrations, aux guerres et aux bouleversements politiques. Lorsque les archives disparaissent et que les récits familiaux s’effacent, eux demeurent encore debout.
C’est peut-être ce qui fait des oliviers l’un des patrimoines les plus singuliers du Sud-Liban. Ils ne racontent pas seulement l’histoire d’une région. Ils racontent la profondeur du temps.
Des racines qui plongent dans l’histoire du Levant
L’histoire de l’olivier au Levant remonte à plusieurs millénaires. Bien avant l’apparition des États modernes, les populations de la région cultivaient déjà cet arbre devenu l’un des symboles de la Méditerranée.
Les Phéniciens contribuèrent largement à diffuser sa culture à travers le bassin méditerranéen. Depuis les ports de Tyr et de Saïda, ils exportaient non seulement des marchandises, mais aussi des techniques agricoles et des savoir-faire qui participèrent à l’expansion de l’olivier bien au-delà des côtes levantines.
Dans le Sud-Liban, les collines du Jabal Amel se sont progressivement couvertes d’oliveraies dont certaines subsistent encore aujourd’hui. La variété Soury, qui tire son nom de la ville de Tyr – Sour en arabe – , demeure l’une des plus anciennes et des plus répandues du pays.
Au fil des siècles, ces arbres ont vu se succéder les royaumes, les dynasties et les empires. Lorsque les Croisés bâtissaient leurs forteresses à Beaufort ou à Tibnine, des oliveraies existaient déjà dans les villages environnants. Les Mamelouks, les Ottomans puis les autorités du mandat français ont administré la région sans que ces arbres cessent de produire.
Contrairement aux maisons qui s’abandonnent, aux commerces qui ferment ou aux monuments qui se dégradent, l’olivier continue souvent à produire. Un arbre planté par une génération peut encore nourrir ses descendants cent ou deux cents ans plus tard. Peu d’éléments du paysage possèdent une telle continuité.
Une mémoire familiale enracinée dans la terre
Dans les villages du Sud-Liban, les oliviers ne sont pas seulement des arbres fruitiers.
Ils appartiennent souvent à l’histoire des familles elles-mêmes. Certaines parcelles sont transmises de génération en génération depuis des décennies, parfois davantage. Les arbres deviennent alors des repères familiaux autant qu’agricoles.
Chaque automne, la récolte mobilise encore parents, enfants et proches. Au-delà de sa dimension économique, elle constitue un moment de transmission où se perpétuent des gestes anciens, des savoir-faire et des souvenirs.
Pour de nombreux habitants du Jabal Amel, les oliviers sont associés aux grands moments de la vie familiale. Ils rappellent les récoltes partagées, les repas pris à l’ombre des branches, les terres héritées des parents ou des grands-parents.
La mémoire qu’ils portent n’est pas seulement historique. Elle est aussi intime.
Contrairement à une forteresse ou à un monument public, l’olivier appartient souvent à quelqu’un. Sa disparition touche directement une famille, un village ou une communauté.
Quand un arbre devient patrimoine
L’intérêt patrimonial des oliviers apparaît avec une évidence particulière lorsque ces arbres disparaissent.
Les conflits récents ont durement affecté certaines oliveraies du Sud-Liban. Des arbres centenaires ont été brûlés, déracinés ou endommagés. Pour les agriculteurs concernés, la perte ne se mesure pas seulement en termes de production agricole. Lorsqu’un arbre planté plusieurs générations auparavant disparaît, c’est aussi une part de l’histoire familiale et locale qui s’efface.
Cette réalité invite à élargir notre conception du patrimoine. Les monuments, les châteaux et les sites archéologiques méritent naturellement d’être protégés. Mais les paysages, les arbres et les cultures qui façonnent l’identité d’une région participent eux aussi de sa mémoire.
Dans le Sud-Liban, certains oliviers sont devenus plus anciens que les souvenirs que l’on conserve de ceux qui les ont plantés. Ils ont survécu aux changements de souveraineté, aux déplacements de population et aux conflits qui ont bouleversé la région. Leur présence rappelle qu’une part essentielle de l’histoire ne se trouve ni dans les archives ni dans les monuments, mais dans ces paysages vivants qui continuent de traverser les siècles.
À suivre: Le Jabal Amel, terre de savants
La variété Soury, née à Tyr
La principale variété d’olive cultivée au Liban porte le nom de la ville de Tyr – Sour en arabe. Considérée comme l’une des plus anciennes variétés du Levant, elle demeure aujourd’hui au cœur de la production d’huile d’olive du Sud-Liban et contribue à la réputation des huiles libanaises dans toute la région.





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