Avoirs gelés ou sanctions : le choix stratégique de l’Iran
Les milliards bloqués peuvent-ils compter davantage que la fin des sanctions pour l’Iran? ©Shutterstock

Pour Téhéran, l’enjeu central des négociations avec Washington n’est pas tant la récupération de ses avoirs bloqués à l’étranger que la levée des sanctions économiques américaines. Car sans réintégration du système financier international, les milliards gelés ne constituent qu’un ballon d’oxygène temporaire pour une économie étranglée par l’inflation et l’isolement.

Près de 120 milliards de dollars. C’est le montant des avoirs iraniens gelés à travers le monde selon des estimations relayées par plusieurs médias iraniens. Ces fonds, principalement issus des exportations pétrolières de la République islamique, sont immobilisés depuis des années dans plusieurs pays, notamment en Chine, en Corée du Sud, au Qatar et dans certains États européens.

À première vue, la récupération de cette manne financière pourrait sembler constituer la priorité absolue du régime des mollahs. Pourtant, pour de nombreux observateurs des négociations irano-américaines, le véritable enjeu est ailleurs : dans la levée des sanctions économiques imposées par les États-Unis.

La stratégie de la pression maximale

Depuis le retrait américain de l’accord nucléaire de 2015, Washington a progressivement renforcé sa stratégie dite de « pression maximale ». L’objectif est simple : asphyxier financièrement l’économie iranienne afin de contraindre Téhéran à négocier.

Cette politique repose sur un mécanisme redoutablement efficace. Les États-Unis menacent de sanctions toute banque ou entreprise internationale qui traiterait avec l’Iran. Résultat : même lorsque le pays vend son pétrole, il ne peut pas toujours disposer librement des recettes correspondantes.

« Vous ne pouvez ni envoyer un dollar vers l’Iran ni en recevoir un », résume un spécialiste des affaires iraniennes. Les revenus pétroliers accumulés dans différents pays restent ainsi bloqués sur des comptes séquestres ou soumis à des restrictions sévères d’utilisation.

Cette situation empêche également les investissements étrangers. De nombreuses entreprises internationales refusent de travailler avec l’Iran, non par manque d’intérêt économique, mais parce qu’elles risqueraient d’être exclues du système financier américain.

Pourquoi les avoirs gelés ne suffisent pas

Dans les négociations actuelles, Téhéran réclame notamment le déblocage immédiat de 12 milliards de dollars sans contrepartie. Pour le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Qalibaf, cette mesure constituerait un geste de bonne foi de la part des États-Unis et devrait figurer parmi les premières étapes d’un éventuel accord.

Mais même si cette somme était débloquée, son impact resterait limité au regard des besoins du pays.

Avec une population de près de 90 millions d’habitants, l’Iran fait face à des défis économiques gigantesques. Les 12 milliards de dollars revendiqués représentent à peine l’équivalent d’un tiers du budget annuel de l’État.

Surtout, les avoirs gelés ne sont pas tous immédiatement récupérables. Une partie sert de garantie pour rembourser des dettes contractées par l’Iran. D’autres sommes sont liées à des investissements ou soumises à des contraintes juridiques complexes. Les fonds sont dispersés dans plusieurs pays et leur déblocage dépend souvent de négociations distinctes.

Les montants les plus facilement accessibles se trouveraient notamment au Qatar. Mais même ces ressources ont longtemps été soumises à des conditions strictes : elles ne pouvaient être utilisées que pour financer des achats humanitaires ou des biens essentiels destinés à la population.

Le véritable verrou : les sanctions

Pour les économistes, le cœur du problème iranien réside moins dans les avoirs gelés que dans l’isolement financier du pays.

Tant que les sanctions américaines resteront en place, l’économie iranienne demeurera coupée des circuits internationaux du commerce, de l’investissement et de la finance.

Les entreprises étrangères continueront d’éviter le marché iranien. Les transferts bancaires resteront difficiles. Les exportations pétrolières demeureront soumises à de fortes contraintes.

Autrement dit, même si une partie des fonds bloqués était récupérée, l’économie continuerait à fonctionner sous perfusion.

C’est pourquoi plusieurs observateurs considèrent aujourd’hui que la question nucléaire est devenue secondaire dans les discussions. Un retour aux principes de l’accord de 2015 semble techniquement envisageable. En revanche, la véritable bataille porte désormais sur l’allègement du régime de sanctions.

Une économie minée par l’inflation

L’urgence économique est d’autant plus forte que l’inflation atteint des niveaux alarmants.

Selon des chiffres relayés par le quotidien iranien « Iran Daily », l’inflation aurait atteint environ 70 % en avril, tandis que les prix alimentaires auraient progressé de 115 % depuis le début du conflit. L’absence de publication des statistiques de mai nourrit les spéculations sur une aggravation de la situation.

Depuis le conflit avec les États-Unis, la hausse des prix s’est accélérée. Pour de nombreux ménages, le coût des produits de base a pratiquement doublé.

Cette situation représente un risque politique majeur pour les autorités iraniennes. L’histoire récente a montré que les mouvements de contestation peuvent rapidement prendre de l’ampleur lorsque les difficultés économiques deviennent insupportables.

Le précédent du nucléaire

Les partisans d’un déblocage rapide des avoirs soulignent qu’une partie de ces ressources pourrait être consacrée à l’achat de médicaments, de produits alimentaires ou à des programmes sociaux urgents.

Mais les sceptiques rappellent que l’expérience de l’accord nucléaire de 2015 n’a pas produit les effets espérés sur le niveau de vie de la population.

À l’époque, le dégel de certains avoirs et la levée partielle des sanctions n’avaient pas entraîné une amélioration durable de la situation économique.

De nombreux économistes iraniens attribuent cet échec à la corruption structurelle, à la mauvaise gouvernance et à l’orientation d’une part importante des ressources vers les programmes militaires, balistiques et nucléaires ainsi que vers le soutien aux proxies régionaux de Téhéran.

Selon plusieurs estimations, près de 70 % de l’économie iranienne est directement ou indirectement contrôlée par les Gardiens de la Révolution ou par des fondations religieuses parapubliques, les « bonyads », qui bénéficient de larges exemptions fiscales et exercent une influence économique considérable.

L’après-conflit, un défi colossal

Au-delà de l’urgence inflationniste, l’Iran doit également préparer la reconstruction des infrastructures endommagées par les récents affrontements.

Le coût de cette reconstruction est évalué par les autorités iraniennes à près de 270 milliards de dollars.

Dans ce contexte, les arbitrages à venir seront déterminants. Les ressources financières dégagées devront répondre simultanément aux besoins sociaux, aux impératifs de reconstruction et aux exigences sécuritaires du régime.

Pour Téhéran, récupérer une partie des avoirs gelés constitue certes une question de souveraineté et de dignité nationale. Mais la véritable clé du redressement économique demeure la levée des sanctions américaines.

Car sans réouverture des canaux financiers internationaux, même des dizaines de milliards de dollars récupérés ne suffiront pas à remettre durablement sur pied une économie frappée à la fois par l’inflation, l’isolement et des déséquilibres structurels profonds.

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