Détroit d’Ormuz: vers le premier péage maritime mondial?
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Au-delà de l’affrontement entre l’Iran et les États-Unis, le détroit d’Ormuz est devenu le théâtre d’un débat inédit aux lourdes conséquences économiques et juridiques : les États riverains des détroits naturels peuvent-ils faire payer le passage des navires ? Une telle remise en cause du principe de liberté de navigation pourrait créer un précédent mondial, alourdir les coûts du commerce international et fragiliser des chaînes d’approvisionnement déjà dépendantes de quelques corridors stratégiques.

Ormuz, l’artère énergétique sous tension

Situé entre le golfe Persique, le golfe d’Oman et la mer d’Arabie, le détroit d’Ormuz voit transiter près de 20 % du pétrole mondial ainsi que d’importants volumes de gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance des principaux producteurs du Golfe vers les marchés internationaux.

Longtemps régi par la liberté de navigation, ce passage stratégique a vu son statut contesté après la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Téhéran a imposé des prélèvements pouvant atteindre 2 millions de dollars par navire, avant de les suspendre temporairement dans le cadre d’une trêve conclue avec Washington, tout en exigeant une autorisation préalable pour les navires commerciaux.

L’Iran affirme qu’il ne s’agit pas de droits de passage, mais de redevances destinées à financer des services de navigation, de sécurité et de protection environnementale. Le montant envisagé reste incertain : il pourrait atteindre 2 millions de dollars par navire, ou environ 400 000 dollars, un niveau comparable aux droits appliqués par les canaux de Suez et de Panama.

Washington et ses alliés dénoncent un « péage déguisé » contraire au droit international. Donald Trump a lui-même ravivé la controverse en annonçant une taxe américaine de 20 % sur les cargaisons transitant par Ormuz, avant de revenir sur cette proposition dès le lendemain.       

Bosphore et Dardanelles : l’exception turque des détroits naturels payants

Les détroits du Bosphore et des Dardanelles, qui relient la mer Noire à la Méditerranée, constituent un axe stratégique pour le transit du pétrole, du gaz, des céréales et des marchandises. Plus de 40 000 navires y ont circulé en 2025.

Régis par la Convention de Montreux de 1936, ils garantissent la liberté de navigation commerciale, tout en autorisant la Turquie à percevoir des redevances pour des services spécifiques (pilotage, sauvetage, aides à la navigation), mais pas pour le simple passage.

Considérés par Bloomberg comme «le seul modèle moderne» de taxation d’un détroit naturel, ces droits sont calculés selon le tonnage des navires. Un pétrolier Suezmax paie ainsi environ 240 000 dollars pour un aller-retour. Ces recettes ont atteint près de 223 millions de dollars sur un an achevé en juin 2025, soit six fois plus qu’en 2021.

Cette exception confirme toutefois la règle : les redevances rémunèrent des services effectivement rendus et non le simple droit de franchir un détroit, une distinction au cœur du débat sur Ormuz.

Détroit d’Øresund: un corridor stratégique sans péage

Le détroit d’Øresund, ou «The Sound», sépare le Danemark de la Suède et constitue l’un des passages naturels reliant la mer Baltique à l’Atlantique via les détroits danois. Il dessert les grands ports de Suède, de Finlande, des pays baltes, de Pologne et d’Allemagne, avec un trafic mêlant véhicules, céréales et produits pétroliers.

Aucun droit de passage n’y est appliqué : seules certaines prestations spécifiques, comme le pilotage maritime, peuvent être facturées. Depuis la guerre russo-ukrainienne, son importance stratégique s’est renforcée, l’Øresund étant devenu un point clé de la présence de l’OTAN en mer Baltique et de la surveillance des flux énergétiques russes.

L’Øresund illustre ainsi le principe qui prévaut dans les détroits naturels: la liberté de transit demeure la norme, même lorsqu’ils revêtent une importance géostratégique majeure.

Détroit de Malacca : l’artère maritime de l’Asie sans péage

Long de 800 kilomètres, le détroit de Malacca est le principal corridor maritime reliant le Moyen-Orient à l’Asie orientale. Plus de 20 % du commerce maritime mondial, soit environ 2 400 milliards de dollars de marchandises par an, y transitent.

Géré par l’Indonésie, la Malaisie et Singapour, le détroit repose sur une coopération régionale en matière de sécurité maritime et de lutte contre la piraterie.

Aucun droit de passage n’est imposé aux navires. Les États riverains bénéficient uniquement de contributions volontaires destinées à financer les aides à la navigation, que Singapour refuse de considérer comme des taxes ou des redevances de transit.

Malgré la crise d’Ormuz, l’Indonésie a rapidement renoncé à l’idée d’un péage, tandis que Jakarta et Singapour ont réaffirmé leur attachement à la liberté de navigation.

Le modèle de Malacca montre ainsi qu’un corridor stratégique peut être sécurisé et financé sans remettre en cause le principe de gratuité du passage.

Bab el-Mandeb: de la «porte des larmes» au verrou stratégique du commerce mondial

Situé à l’entrée sud de la mer Rouge, Bab el-Mandeb relie l’océan Indien au canal de Suez et constitue un passage clé du commerce mondial. Jusqu’à récemment, près de 15 % du commerce maritime mondial et plus de 22 000 navires y transitaient chaque année.

Depuis fin 2023, les attaques des Houthis contre les navires commerciaux ont fortement réduit le trafic, poussant de nombreuses compagnies à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance.

Aucun droit de passage n’y est actuellement appliqué. Toutefois, selon Lloyd’s List, les Houthis auraient envisagé d’instaurer des prélèvements en s’inspirant du précédent créé par l’Iran dans le détroit d’Ormuz.

Si cette hypothèse se concrétisait, elle marquerait une nouvelle remise en cause du principe de libre transit dans les détroits naturels.

Détroit de Gibraltar: la porte d’entrée gratuite de la Méditerranée

Le détroit de Gibraltar relie la Méditerranée à l’Atlantique et sépare l’Espagne du Maroc. Malgré ses 13 kilomètres de largeur à son point le plus étroit, il voit transiter plus de 100 000 navires par an, soit près de 10 % du commerce maritime mondial.

En dépit de son importance stratégique, aucun droit de passage n’y est perçu, illustrant une nouvelle fois le principe de libre circulation qui prévaut dans les détroits naturels.

Détroit de Taïwan : une artère commerciale sous haute tension

Séparant Taïwan de la Chine continentale, le détroit de Taïwan voit transiter plus de 2 450 milliards de dollars de marchandises par an, soit plus de 20 % du commerce maritime mondial.

Aucun droit de passage n’y est appliqué, malgré les tensions entre Pékin, qui considère le détroit comme relevant de ses eaux intérieures, et Washington, qui défend la liberté de navigation. Les manœuvres militaires chinoises nourrissent les craintes d’une perturbation de cette artère commerciale essentielle.

Là encore, les rivalités géopolitiques n’ont pas remis en cause le principe de gratuité du passage, ce qui souligne le caractère inédit de la démarche engagée par l’Iran à Ormuz.