L’exécutif libanais et le Hezbollah: la fracture des visions

Il est des moments où la politique cesse d’être une gestion du compromis pour devenir un face-à-face de conceptions irréconciliables. C’est le cas du Liban, où la séquence actuelle, marquée par la guerre et la résurgence du débat sur les armes du Hezbollah, agit comme un révélateur d’un clivage de plus en plus structurant entre l’État et la formation chiite. Dès lors, une question se pose: quelle est, aujourd’hui, l’ampleur réelle de ce fossé?

Depuis leur arrivée au pouvoir en 2025, le président, Joseph Aoun et le Premier ministre, Nawaf Salam, ont maintenu la même ligne, celle du dialogue, de l'intégration politique et du retour de l'ensemble des décisions stratégiques sous l'autorité de l'État. Et pourtant, à mesure que les discussions avançaient, une évidence s'est imposée. La divergence entre l'exécutif libanais et le Hezbollah ne relève plus d'un simple désaccord sur les modalités du désarmement. Elle touche désormais à la définition même de l'État libanais et à la place qu'y occupe la milice chiite.

Depuis l'élection, en janvier 2025, de M. Aoun à la présidence de la République et la formation du gouvernement de Nawaf Salam, un mois plus tard, les signaux envoyés au Hezbollah ont toujours été constants. L'objectif n'était pas d'exclure la formation de la vie politique ni de provoquer une confrontation interne, mais de l'amener à s'inscrire dans un projet étatique fondé sur un principe central, celui du monopole de la force légitime par l'État.

Or, c'est précisément sur ce point que les chemins semblent aujourd'hui, et de plus en plus, se séparer.

Une ligne présidentielle inchangée depuis le premier jour

Dès son discours d'investiture, le président Aoun avait placé la restauration de la souveraineté de l'État au cœur de son mandat. Il y affirmait que la décision de guerre et de paix devait revenir exclusivement aux institutions constitutionnelles et que l'État devait exercer son autorité sur l'ensemble du territoire libanais. Cette orientation n'a jamais varié.

Au fil des mois, le chef de l'État a multiplié les déclarations réaffirmant que la question des armes ne pouvait être dissociée de la reconstruction de l'État. En avril 2025, il expliquait déjà que la décision de limiter les armes à l'État avait été prise et que sa mise en œuvre devait passer par un dialogue direct avec le Hezbollah.

Le président a constamment privilégié une approche graduelle et négociée. Loin d'une logique d'affrontement, il a cherché à ouvrir des canaux de discussion avec la formation milicienne afin de trouver une formule permettant son intégration complète dans le cadre institutionnel.

Toutefois, et parallèlement à cette ouverture, la ligne de fond est demeurée inchangée. En juillet, Joseph Aoun réaffirmait que le monopole des armes par l'État constituait une «décision irrévocable» et que les décisions de guerre et de paix relevaient exclusivement du Conseil des ministres.

Cette position a été réitérée à l'occasion de la fête de l'Armée, lorsqu'il a appelé à l'extension de l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire et à la remise des armes de tous les groupes armés, y compris le Hezbollah, à l'armée libanaise.

Nawaf Salam dans le prolongement de Baabda

La même cohérence se retrouve du côté du Grand Sérail. Dès sa désignation, le Premier ministre, Nawaf Salam, s'était engagé à étendre l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire libanais et à appliquer pleinement les dispositions de l'accord de Taëf ainsi que la résolution 1701 du Conseil de sécurité.

La déclaration ministérielle de son gouvernement s'inscrivait dans cette même logique, en reprenant le principe selon lequel l'État doit être seul détenteur de la force armée légitime.

Au cours des derniers mois, le chef du cabinet a systématiquement rejeté l'idée d'une coexistence durable entre l'État et une structure militaire autonome. Fin juillet, il affirmait qu'il n'y aurait «aucun retour en arrière» sur le principe du monopole des armes par l'État, rappelant que cet objectif figurait à la fois dans le discours d'investiture du président et dans la déclaration ministérielle approuvée par le Parlement.

L'exécutif a ainsi tenté de maintenir un équilibre délicat qui consiste à préserver le dialogue avec le Hezbollah tout en affirmant progressivement les prérogatives de l'État.

Le refus du Hezbollah de changer de paradigme

Face à cette approche, le Hezbollah a continué de défendre une vision radicalement différente.

Depuis la guerre avec Israël et malgré l'affaiblissement militaire subi par la milice, son secrétaire général, Naïm Kassem, n'a cessé de rejeter l'idée d'un désarmement. Pour lui, les armes du Hezbollah ne constituent pas une anomalie institutionnelle mais une composante permanente de la stratégie de «défense» du Liban.

D’ailleurs, ses discours des derniers mois traduisent plus que jamais le refus de dissocier la notion de «résistance» de l'existence d'une force armée indépendante de l'État. Naïm Kassem a notamment affirmé que toute pression en faveur du désarmement servait les intérêts israéliens et que le Hezbollah n'accepterait pas d'abandonner ses armes sous la contrainte.

C’est dire que là où l’exécutif défend un modèle fondé sur un État unique, détenteur exclusif de la décision militaire, le Hezbollah, lui, continue de revendiquer une légitimité propre en matière de défense et de confrontation régionale. C'est cette incompatibilité de visions qui explique aujourd'hui les tensions croissantes entre les deux parties, mais aussi et surtout la guerre en cours et la quasi-impossibilité de faire sortir le pays du gouffre dans lequel le Hezbollah l’a plongé.

Or, qui dit incompatibilité, dit rupture. À mesure que l'État tente de réaffirmer son autorité, le Hezbollah continue de considérer ses armes comme un acquis stratégique non négociable. Dès lors, le fossé qui se creuse n'est plus seulement politique. Il oppose deux conceptions du Liban. D’un côté, celle d'un État souverain exerçant seul l'autorité sur son territoire et, de l’autre, celle d'une organisation qui agit comme un pouvoir armé autonome, en marge des institutions et de leur autorité.

 

Commentaires
  • Aucun commentaire