À l’occasion de la Journée internationale de l’enfance, célébrée le 1er juin dans de nombreux pays, Ici Beyrouth revient sur ce que signifie grandir aujourd’hui au Liban. Dans un pays traversé par la guerre, les déplacements, la pauvreté, la faim, l’école fragilisée et l’angoisse des lendemains, l’enfance n’est plus seulement un âge de la vie. Elle devient parfois un parcours d’obstacles.
Grandir au Liban, aujourd’hui, c’est apprendre très tôt que le monde des adultes déborde sur celui des enfants. Le bruit des avions, les routes coupées, les valises faites à la hâte, l’école interrompue, le repas allégé, les parents inquiets, les factures qui s’accumulent: tout finit par entrer dans la chambre d’un enfant.
L’enfance devrait être un territoire protégé. Au Liban, elle ressemble de plus en plus à un espace grignoté par la guerre, la crise économique, l’effondrement des services et la peur de l’avenir. Le pays ne vole pas toujours l’enfance d’un seul coup. Il la rogne par morceaux.
Ces dernières semaines encore, les chiffres ont rappelé la brutalité du réel: fin mai, l’Unicef indiquait qu’en moyenne onze enfants avaient été tués ou blessés toutes les vingt-quatre heures au Liban au cours de la semaine précédente. Derrière chaque donnée, il y a une chambre quittée, une école interrompue, un repas réduit, une peur qui s’installe.
Grandir sans mode d’emploi
Les crises successives ont déplacé les repères. Pour beaucoup d’enfants, la maison n’est plus toujours un lieu stable, l’école n’est plus toujours un rythme garanti, le repas n’est plus toujours complet, et les adultes ne sont plus toujours capables de rassurer.
En mars 2026, l’Unicef estimait que plus de 370.000 enfants avaient été déplacés en trois semaines au Liban, soit environ 19.000 enfants arrachés chaque jour à leur maison. Pour un enfant, un déplacement n’est pas seulement un changement d’adresse: c’est une rupture de lit, d’école, de quartier, d’amis, de routine et de sécurité.
Derrière les chiffres, il y a des gestes simples devenus lourds: dormir ailleurs que chez soi, retourner à l’école après des semaines d’absence, sursauter au moindre bruit, demander si “ça va recommencer”, voir les parents compter avant d’acheter.
La faim dans les cartables
La crise alimentaire est l’un des visages les plus silencieux de cette enfance sous pression. Au Liban, la faim ne se voit pas toujours dans des images extrêmes. Elle se cache dans une boîte à goûter plus pauvre, un petit-déjeuner sauté, un fruit supprimé, une viande remplacée par du pain, une mère qui réduit les portions sans faire de bruit.
Selon une note de l’Unicef fondée sur l’enquête LIMA 2023-2024, 74% des enfants au Liban vivent une forme de pauvreté alimentaire et 30% sont en situation de pauvreté alimentaire sévère. Cette faim-là n’abîme pas seulement le présent. Elle touche la croissance, l’attention, l’apprentissage, l’énergie, le sommeil, l’humeur. Lorsqu’un enfant arrive à l’école sans avoir correctement mangé, son cartable pèse déjà trop lourd.
L’école, refuge fragile
L’école devrait être le lieu où l’enfant retrouve une routine, des amis, une voix adulte stable, une promesse d’avenir. Mais au Liban, elle aussi a été secouée: crise économique, grèves, coûts de transport, fournitures, frais, guerre, bâtiments endommagés, établissements transformés en abris.
Elle reste pourtant l’un des derniers refuges de normalité. Or elle se fissure. Au Liban, un enfant en âge scolaire sur trois serait aujourd’hui hors de l’école ou hors apprentissage. Les familles invoquent souvent les mêmes obstacles: frais scolaires, transport, matériel, budget déjà épuisé. Quand le cartable devient trop cher, l’avenir se paie comptant.
Au Liban, l’école n’est donc plus seulement une question d’éducation. C’est une question de survie sociale. Quand l’enfant décroche, c’est toute une trajectoire qui se fragilise: apprentissage, protection, socialisation, confiance, avenir.
L’enfance sous tension
Il y a aussi ce que l’on mesure moins bien: l’anxiété, les peurs, les colères, les silences, les nuits agitées, les enfants qui n’arrivent plus à se concentrer, ceux qui posent trop de questions, et ceux qui n’en posent plus.
La guerre ne s’arrête pas toujours quand les bombes se taisent. Elle reste dans les bruits, les cauchemars, les silences. Dans une enquête menée en janvier 2025, 72% des personnes s’occupant d’enfants disaient que ceux-ci avaient été anxieux ou nerveux pendant la guerre, et 62% tristes ou déprimés. À cela s’ajoutent les privations ordinaires: dépenses de santé réduites, médicaments difficiles d’accès, eau potable insuffisante, chauffage absent.
Pour un enfant, la crise n’est pas une abstraction macroéconomique. C’est un père sans travail, une mère épuisée, une école incertaine, une maison quittée, un repas différent, un avenir dont les adultes parlent avec inquiétude. Les enfants ne comprennent pas toujours les causes. Ils absorbent les conséquences.
Quand l’enfance travaille trop tôt
Dans les familles les plus fragilisées, la crise pousse aussi certains enfants vers le travail, la rue, les petits boulots, les responsabilités trop lourdes pour leur âge. Le phénomène n’est pas nouveau, mais la guerre, les déplacements et la faim l’aggravent.
Quand l’école recule, d’autres réalités avancent: petits boulots, rue, champs, mendicité, responsabilités d’adulte portées trop tôt. Ce n’est pas seulement une perte de scolarité. C’est une perte de temps d’enfance. Selon Save the Children, près d’un tiers des enfants au Liban entraient dans l’année 2025 avec des niveaux de faim correspondant à une situation de crise, certains étant poussés vers le travail pour soutenir leur famille.
Là encore, l’enfance rétrécit. Elle perd du temps d’école, du temps de jeu, du temps de repos, du temps d’insouciance. Un enfant qui travaille trop tôt n’aide pas seulement sa famille à survivre; il paie aussi une partie de la facture du pays.
Un pays trop lourd pour ses enfants
Le Liban demande beaucoup à ses enfants. Il leur demande de s’adapter, de comprendre, de patienter, de recommencer, de quitter, de revenir, d’apprendre malgré tout, de manger moins bien, de se taire parfois, de grandir vite. Trop vite.
Et pourtant, ce sont eux qui disent le plus clairement ce qu’est devenu le pays. Un enfant qui ne mange pas correctement, qui ne va pas à l’école, qui vit dans la peur ou qui porte déjà une responsabilité d’adulte n’est pas seulement un cas social. Il est un signal national.
À l’occasion de cette Journée internationale de l’enfance, le Liban n’a pas seulement à célébrer ses enfants. Il doit les regarder. Voir ce qu’ils portent. Ce qu’ils perdent. Ce qu’ils taisent. Ce qu’ils attendent encore.




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