À l’occasion de la Journée mondiale sans tabac, placée cette année sous le signe de la lutte contre l’attractivité des produits nicotiniques, Ici Beyrouth se penche, avec l’éclairage du Pr Marwan Ghosn, sur une institution libanaise que ni les lois, ni les alertes sanitaires, ni le bon sens n’ont réussi à déloger des terrasses: le narguilé. Derrière son gargouillis presque attendrissant, il n’est ni une tisane orientale ni un parfum d’ambiance. C’est du tabac, de la fumée, du charbon, des toxiques et, parfois, un tuyau partagé avec bien plus qu’un goût pomme-menthe.
Question simple: quel est le sport national numéro un au Liban? Le basket, diront les patriotes du parquet. Le football, répondront les nostalgiques du ballon rond. La tawlé, avanceront les philosophes du café du coin. Faux départ général. La discipline reine, celle qui remplit les cafés, colonise les balcons et transforme chaque terrasse en salle d’entraînement pulmonaire, c’est le narguilé.
On y travaille l’endurance. Enfin, celle des bronches. On y apprend la patience, le souffle, la relance du charbon, le changement de tête et l’art très local de dire, avec un sérieux désarmant: « Ce n’est pas si grave, ça passe par l’eau. » Comme si les toxiques, les particules fines et les microbes s’arrêtaient poliment au bord du vase, pris d’un soudain respect pour la tradition levantine.
Derrière ce mot presque mignon — narguilé, chicha ou autre hookah — se cache pourtant un objet sanitaire beaucoup moins folklorique: une pipe à eau qui permet de fumer du tabac chauffé au charbon, souvent aromatisé, souvent partagé, souvent banalisé.
La loi existe. C’est déjà ça. Elle dort. C’est encore mieux.
Le Liban n’est pas dépourvu de textes. Il en a même parfois trop, ce qui lui permet de ne pas les appliquer avec une élégance rare. La loi 174, adoptée en 2011, interdit le tabac dans les lieux publics fermés, notamment restaurants, cafés et lieux touristiques. Sur le papier, c’est propre. Dans la vraie vie, c’est plus libanais: la règle est affichée, contournée, oubliée, négociée, ajournée, puis noyée dans un nuage de fumée.
Tous les ans, à l’occasion de la Journée mondiale sans tabac, le même petit théâtre reprend du service. Les courageux — et souvent malheureux — militants anti-tabac, TFI en tête, organisent colloques, tables rondes et journées de sensibilisation. Sont conviés médecins, experts, députés, influenceurs, représentants internationaux, responsables officiels et personnalités politiques soudain très soucieuses de santé publique. On applaudit. On s’indigne. On promet. On « réaffirme l’engagement ». La langue de bois circule en circuit fermé, avec une dextérité qui force presque le respect.
Puis chacun rentre chez soi.
Rideau.
Le lendemain, la loi dort toujours. Les cafés fument toujours. Les restaurants toussent toujours. Et le pays continue de traiter la santé publique comme une recommandation décorative, utile dans les amphithéâtres, moins sur les terrasses.
L’argument économique est connu: interdire le narguilé ferait fuir les clients, viderait les restaurants, tuerait l’ambiance. Comme si la santé publique devait demander pardon avant d’entrer dans un café. Comme si l’État, déjà si peu présent ailleurs, devait soudain s’effacer devant le sacro-saint tuyau.
Le Liban a inventé une forme de modernité tropicale: des lois ambitieuses, une application de république bananière, et, au milieu, un serveur qui demande tranquillement: « Deux pommes-menthe? »
Cette indulgence nationale serait presque comique si elle ne se payait pas au prix fort.
L’eau ne bénit pas la fumée
Le grand mythe du narguilé tient en une phrase: « L’eau filtre. » Non. L’eau refroidit. Elle adoucit l’inhalation, donne une impression de fumée moins agressive, permet de tirer plus longtemps, plus profondément, avec moins de gêne immédiate. Mais elle ne transforme pas un produit toxique en infusion familiale.
En France, la Fondation du Souffle le rappelle: le narguilé est une pipe à eau permettant de fumer du tabac chauffé au charbon; le « tabamel », mélange de tabac, mélasse et arômes, n’a rien d’une gentille vapeur parfumée. Le charbon ajoute sa propre contribution au désastre: monoxyde de carbone, toxiques, irritants, goudrons.
La pomme sent bon. Le poumon, lui, ne sent rien venir.
Pour le Pr Marwan Ghosn, hémato-oncologue à l’Hôtel-Dieu de France, le narguilé est devenu « un fléau » au Liban et dans les pays arabes. Un fléau en pleine expansion, qui touche désormais une large partie de la population, notamment les jeunes, nombreux à en consommer plusieurs fois par semaine, parfois même plusieurs fois par jour.
Le médecin rappelle qu’au début des années 1990, une première étude venue de Jordanie estimait qu’un narguilé équivalait à environ vingt cigarettes. Elle tordait déjà le cou à l’idée confortable selon laquelle l’eau purifierait la fumée. Puis, selon lui, des travaux plus récents de l’Université américaine de Beyrouth ont poussé beaucoup plus loin le signal d’alarme: « Je dis bien 70 à 80 cigarettes », insiste-t-il.
Le chiffre frappe. Et il doit frapper. Car le narguilé bénéficie encore d’une indulgence absurde. La cigarette est sale, vulgaire, coupable. Le narguilé, lui, serait convivial, oriental, presque esthétique. Même poison, emballage plus sympathique.
Bouffée après bouffée, l’addition grimpe
Les travaux menés à l’AUB ont aussi permis de mesurer la manière dont le narguilé se fume réellement à Beyrouth. Une étude pilote publiée en 2004 par des chercheurs de l’Université américaine de Beyrouth a observé des séances d’une intensité impressionnante: en moyenne 171 bouffées par session, avec de grands volumes inhalés, sur plus d’une demi-heure. Autrement dit, on ne « tire » pas quelques bouffées distraites. On aspire. On recommence. Et la fumée des uns devient vite l’air des autres.
En cancérologie, poursuit le Pr Ghosn, le risque lié au tabac se calcule souvent en paquets-années: un paquet par jour pendant dix ans, ou vingt ans. Avec le narguilé, l’addition grimpe vite. Très vite. Si une séance quotidienne peut être rapprochée de plusieurs paquets de cigarettes en termes d’exposition, le compteur sanitaire s’emballe.
Et le tabac ne se contente pas du poumon. Il est aussi associé à d’autres cancers, notamment ceux de la vessie et du pancréas. Le narguilé y ajoute ses variantes locales. L’« ajami » expose à du tabac pur. Le « maassel », lui, ajoute mélasse, arômes, colorants et produits chimiques destinés à produire ces goûts si rassurants: pomme, menthe, raisin, pastèque. Le sucre du parfum, la brutalité du charbon.
« Il y a le cancer, les bronchites, les maladies cardiovasculaires », résume le Pr Ghosn. Autrement dit: tout ce qu’il faut pour transformer une terrasse en salle d’attente préventive.
Les bronches en première ligne
La fumée de narguilé n’arrive pas dans l’organisme avec un passeport diplomatique. Elle irrite les bronches, aggrave l’asthme, favorise les bronchites chroniques, fatigue les voies respiratoires et s’ajoute à tout ce que le Liban offre déjà généreusement à ses poumons: générateurs diesel, trafic, poussières, incinérations sauvages, pots d’échappement et particules fines.
Là encore, les données locales existent. Une étude cas-témoins menée à Beyrouth sur des adultes de 40 ans et plus a montré que le tabagisme à la pipe à eau et la dépendance au narguilé étaient associés à la bronchite chronique. La dépendance actuelle y était notamment significativement liée, tandis qu’une consommation de plus de vingt ans restait associée à la maladie après ajustement.
C’est tout le piège: le narguilé s’installe dans la durée. On ne le fume pas comme on grille une cigarette en trois minutes sur un trottoir. Une séance dure. Les bouffées s’enchaînent. Le fumeur inhale; le non-fumeur respire autour. Dans les lieux clos, même partiellement fermés, la frontière entre « je ne fume pas » et « je subis » devient aussi fine qu’un filet de fumée.
Le tuyau, grand diplomate des microbes
Et comme si le tableau manquait de charme, il faut ajouter un risque moins visible: le narguilé peut aussi devenir, dans certaines conditions, un vecteur potentiel d’infections respiratoires, dont la tuberculose. Non qu’il « crée » la maladie: celle-ci se transmet avant tout par voie aérienne. Mais proximité prolongée, fumée, toux banalisée, embouts parfois changés mais tuyau, vase et environnement rarement irréprochables peuvent offrir un terrain favorable.
L’embout jetable rassure. Il ne purifie ni l’air, ni le tuyau, ni la salle.
Mais cela, c’est presque un autre chantier.
Un rite social dopé par la crise
Toucher au narguilé, c’est toucher à un rite. Et à une caisse enregistreuse. Voilà le nœud.
Le Pr Ghosn le dit sans détour: avec les problèmes socio-économiques, la guerre et les déplacements, la consommation semble encore gagner du terrain. Le narguilé devient une façon de se retrouver, de discuter, de papoter, de se lamenter sur les problèmes du pays. Une consolation sociale au goût de menthe. Un refuge qui enfume. Il parle d’un phénomène de société « très difficile à éradiquer », tant il s’est greffé aux habitudes, aux cafés et aux crises successives du pays.
Il rapporte. Il rassure. Il sent bon. Il paraît moins sale que la cigarette. Et surtout, personne ne veut vraiment lui barrer la route.
Même le sevrage reste pensé d’abord pour la cigarette. Des cliniques et programmes d’aide à l’arrêt du tabac existent, souvent multidisciplinaires, associant pneumologues, psychologues, personnel infirmier spécialisé et thérapies comportementales. Mais, à la connaissance du Pr Ghosn, il n’existe pas de programme spécifiquement centré sur l’arrêt du narguilé. Comme si le tuyau avait encore droit à un traitement de faveur.
On ne demande pas d’abolir la convivialité. On demande d’arrêter de maquiller un poison en tradition. De ne plus traiter la loi 174 comme un accessoire de colloque. De cesser cette comédie nationale où l’on s’indigne le matin dans les amphithéâtres, avant de laisser fumer les terrasses le soir.
À l’occasion de la Journée mondiale sans tabac, le Liban pourrait commencer par un exercice modeste: appliquer ses propres lois. Ce serait déjà révolutionnaire.
Car dans un pays où l’on partage volontiers le pain, le café et les malheurs, on partage aussi parfois le même tuyau.
Et avec lui, beaucoup plus qu’un parfum pomme-menthe.

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