Notifications permanentes, groupes WhatsApp, vidéos de guerre, actualité en continu et scrolling nocturne: au Liban, le téléphone est devenu à la fois un outil de survie et une source d’épuisement mental. Face à cette surcharge informationnelle, certains tentent désormais de recréer des espaces de déconnexion.
Le réflexe est devenu presque automatique. Au réveil, avant même de poser le pied par terre, beaucoup de Libanais attrapent leur téléphone. Quelques secondes suffisent pour parcourir les groupes WhatsApp familiaux, vérifier les dernières alertes, consulter les sites d’information ou jeter un œil aux réseaux sociaux. La même scène se répète plusieurs dizaines de fois par jour, jusqu’au moment où l’écran est souvent la dernière chose regardée avant de s’endormir.
Cette relation quasi permanente avec le téléphone n’est pas uniquement le produit de l’addiction numérique qui touche aujourd’hui de nombreuses sociétés. Au Liban, elle répond aussi à un besoin concret. Dans un pays où les crises se succèdent et où l’imprévu fait partie du quotidien, rester informé procure un sentiment de contrôle. Une alerte peut signaler une frappe, une route coupée, un incident sécuritaire, une évolution politique majeure ou simplement permettre de vérifier qu’un proche est en sécurité.
Le smartphone est ainsi devenu bien davantage qu’un outil de communication. Il fonctionne comme une extension du système d’alerte individuel. Beaucoup ont le sentiment que ne pas regarder leur téléphone pendant quelques heures revient à prendre le risque de manquer une information importante.
Mais cette connexion permanente a un prix.
Quand l’information devient une source de fatigue
Au cours des dernières années, les Libanais sont passés d’une rareté de l’information à son excès. Les chaînes d’information diffusent en continu. Les sites d’actualité publient minute par minute. Les groupes WhatsApp se multiplient. Les vidéos circulent instantanément sur Telegram, Instagram, TikTok ou X. Les alertes s’accumulent.
Le cerveau, lui, peine à suivre.
Un habitant de Beyrouth peut ainsi recevoir dans la même heure une vidéo de bombardement, un message alarmant sur un groupe familial, une analyse politique contradictoire, une rumeur relayée sur les réseaux sociaux et plusieurs notifications de médias. Chacune de ces informations sollicite son attention. Chacune réclame une réaction, une vérification ou une interprétation.
Cette accumulation crée une forme de saturation mentale. Beaucoup décrivent une difficulté croissante à se concentrer sur une tâche pendant une longue période. D’autres évoquent une fatigue diffuse, sans cause précise, ou une impression d’être constamment dispersés.
Le phénomène est particulièrement visible le soir. Après une journée de travail, nombreux sont ceux qui continuent à faire défiler les informations dans leur lit. Une vidéo en entraîne une autre, un commentaire mène vers une nouvelle publication, puis vers une autre alerte. Ce comportement, que les spécialistes appellent parfois le doomscrolling, consiste à consommer de manière compulsive des contenus anxiogènes, souvent bien au-delà de ce qui est réellement utile.
Le paradoxe est frappant: plus une personne cherche à se rassurer en consultant l’actualité, plus elle risque parfois d’alimenter son propre sentiment d’inquiétude.
À cela s’ajoute un autre problème. Dans l’univers numérique, les informations les plus spectaculaires sont souvent celles qui circulent le plus vite. Les vidéos de frappes, les images de destruction ou les scénarios alarmistes captent davantage l’attention que les nouvelles rassurantes. Résultat: le cerveau se retrouve exposé en permanence à un flux d’émotions fortes qui entretient l’impression que la menace est omniprésente.
Réapprendre à décrocher
Face à cette fatigue informationnelle, certains Libanais cherchent désormais à réintroduire volontairement des moments de déconnexion.
L’objectif n’est pas de vivre coupé du monde ni d’ignorer l’actualité. Peu de personnes se le permettent réellement dans le contexte actuel. Il s’agit plutôt de retrouver un rapport plus équilibré à l’information.
Certains coupent les notifications des applications d’actualité. D’autres limitent leur présence dans les groupes WhatsApp les plus anxiogènes. Quelques-uns ont pris l’habitude de laisser leur téléphone dans une autre pièce pendant la nuit ou de s’imposer des périodes sans écran durant le week-end.
Ces stratégies restent modestes, mais elles traduisent une prise de conscience grandissante. Beaucoup réalisent que l’hyperconnexion permanente finit par brouiller la frontière entre vigilance et épuisement.
On observe également un retour discret vers des activités qui sollicitent autrement l’attention. La lecture, les podcasts, la marche, le sport, le jardinage ou tout simplement le fait de passer du temps dehors sans écran retrouvent une place dans le quotidien de certains. Non pas comme des loisirs extraordinaires, mais comme des moyens de faire une pause dans le flux incessant des alertes et des notifications.
Le paradoxe libanais demeure toutefois entier. Dans un pays où l’information peut parfois avoir une valeur pratique immédiate, se déconnecter complètement paraît difficile, voire irresponsable. Beaucoup continuent donc à naviguer entre deux impératifs contradictoires : rester suffisamment informés pour se sentir en sécurité, sans pour autant se laisser submerger par un flot d’informations qui finit par épuiser l’attention et les nerfs.
À l’heure où les écrans occupent chaque instant libre, la véritable rareté n’est peut-être plus l’information, mais la capacité à s’en éloigner quelques heures sans éprouver le sentiment de manquer quelque chose d’essentiel.




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