Deux options possibles, selon Donald Trump, pour éliminer le stock d’uranium enrichi accumulé par Téhéran. Son transfert hors d’Iran, éventuellement vers les États-Unis ou sa neutralisation directement sur le territoire iranien, sous supervision internationale. Depuis plusieurs mois, le président américain martèle qu’un éventuel accord avec l’Iran devrait impérativement inclure la disparition de ce stock. Une exigence qui soulève toutefois d’importants défis techniques, parce que transporter, stocker, traiter ou neutraliser de l’uranium enrichi compte parmi les opérations les plus complexes de l’industrie nucléaire mondiale.
Pour en comprendre les enjeux, il faut d’abord rappeler qu’il ne s’agit pas d’un simple minerai. L’uranium enrichi est une matière nucléaire stratégique, soumise aux normes de sécurité les plus strictes au monde. Selon les dernières estimations de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), l’Iran dispose de plusieurs centaines de kilogrammes d’uranium enrichi à des niveaux proches du seuil militaire, dont plus de 400 kilogrammes enrichis à 60%, un niveau très supérieur aux besoins civils habituels.
Déplacer l’uranium, comment?
Contrairement à une idée répandue, transporter de l’uranium enrichi ne consiste pas à charger quelques conteneurs dans un avion cargo. Chaque kilogramme doit être placé dans des emballages nucléaires certifiés capables de résister à des chocs extrêmes, à des incendies prolongés, à des inondations et à des tentatives de sabotage.
Les réglementations de l’AIEA sur le transport des matières radioactives (SSR-6) imposent l’utilisation de conteneurs spécialisés de type B(U) ou B(M), conçus spécifiquement pour les matières radioactives à haute activité. Il s’agit d’emballages fabriqués en acier épais, plomb, matériaux absorbants et systèmes de confinement multiples afin d’éviter toute dispersion radioactive même en cas d’accident majeur.
Dans le cas iranien, la difficulté est encore plus grande. L’uranium enrichi est généralement stocké sous forme d’hexafluorure d’uranium (UF6), un composé chimique contenu dans des cylindres métalliques. Selon les documents techniques du Département de l’Énergie américain, ces cylindres devraient d’abord être inspectés, scellés, vérifiés par les inspecteurs internationaux puis transférés vers des installations de conditionnement adaptées. La raison en est simple. L’UF6 devient corrosif et dangereux au contact de l’humidité.
La chaîne logistique comprendrait ensuite plusieurs étapes successives, allant de la sécurisation militaire des sites, au transfert terrestre jusqu’à un aéroport ou un port, au chargement dans des appareils spécialisés ou des navires sécurisés, à l’escorte armée permanente, à la surveillance satellitaire et au suivi en temps réel par les autorités nucléaires concernées.
La radioactivité n’est pas l’unique difficulté. S’y ajoute le risque de prolifération. Chaque déplacement offrirait potentiellement une occasion de détournement, de sabotage ou d’attaque. C’est d’ailleurs ce que rappellent plusieurs analyses du World Nuclear Transport Institute, qui souligne que le transport de matières nucléaires constitue l’une des phases les plus sensibles du cycle nucléaire mondial.
À cela s’ajoute un obstacle supplémentaire. Les États-Unis ne disposent pas d’un «site de destruction» où l’uranium pourrait être éliminé immédiatement. Une fois arrivé sur le territoire américain, le matériau devrait être transféré vers des installations nucléaires spécialisées relevant du Département de l’Énergie, où il serait transformé, dilué ou retraité selon des procédures extrêmement encadrées.
Sur le coût d’une telle opération, celui-ci reste difficile à chiffrer précisément puisqu’aucun précédent comparable n’existe avec un stock iranien de cette ampleur. Toutefois, les précédents internationaux montrent que les transports de matières nucléaires stratégiques mobilisent des centaines de personnels spécialisés, des moyens militaires, des assurances spécifiques et des équipements extrêmement coûteux. Le coût total pourrait facilement atteindre plusieurs centaines de millions de dollars lorsqu’on additionne le transport, la sécurisation, le stockage temporaire et le traitement final du matériau.
Que signifie réellement «détruire» de l’uranium?
L’expression employée par Donald Trump peut prêter à confusion. On ne détruit pas l’uranium comme on détruit une arme conventionnelle. L’uranium est un élément chimique. Il ne peut pas être anéanti.
En pratique, les spécialistes parlent plutôt de neutralisation ou de dilution. Selon les programmes de l’Administration Nationale de la Sécurité Nucléaire (National Nuclear Security Administration – NNSA), le procédé le plus courant consiste à mélanger l’uranium fortement enrichi avec de l’uranium naturel ou faiblement enrichi afin de ramener sa concentration en uranium 235 à un niveau inutilisable pour un programme militaire.
Cette technique, appelée «downblending», a déjà été utilisée à grande échelle après la Guerre froide dans le cadre du programme américano-russe «Megatons to Megawatts», qui avait transformé des stocks d’uranium militaire soviétique en combustible destiné aux centrales nucléaires civiles. Le processus exige des installations nucléaires spécialisées, des équipements de conversion chimique et un contrôle permanent des autorités de sûreté nucléaire.
Une autre possibilité consiste à convertir l’uranium enrichi en d’autres formes chimiques plus difficiles à réenrichir rapidement. Cette méthode ne fait pas disparaître le matériau mais augmente considérablement le temps nécessaire à une éventuelle réutilisation militaire.
Détruire sur place?
Face aux défis gigantesques d’un transfert international, certains responsables américains ont récemment évoqué une autre option qui consiste à neutraliser le stock directement en Iran sous supervision internationale. Cette hypothèse semble aujourd’hui plus réaliste sur le plan logistique.
Dans un tel scénario, et comme indiqué par les mécanismes de vérification décrits par l’AIEA dans ses protocoles d’inspection en Iran, les inspecteurs devraient avoir accès aux installations concernées afin de vérifier les quantités exactes présentes sur les sites. L’uranium serait ensuite transféré vers des unités de traitement où il serait dilué ou converti sous contrôle international.
Cette solution éviterait les risques liés au transport intercontinental mais soulèverait d’autres difficultés. Elle nécessiterait notamment un accord politique durable entre Washington, Téhéran et l’AIEA, ainsi qu’un accès permanent des inspecteurs aux installations nucléaires iraniennes.
Ainsi, qu’il soit exporté vers les États-Unis, transféré vers un pays tiers ou neutralisé sur place, l’opération nécessiterait des moyens financiers considérables, une coopération internationale sans faille et plusieurs mois, voire plusieurs années, de travail technique.




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