Avec le temps, les verdicts des instances internationales, au premier rang desquelles le Fonds monétaire international, viennent corroborer les constats déjà formulés par les institutions locales. Le Conseil d’État, plus haute juridiction administrative du pays, avait en effet établi depuis longtemps que la crise libanaise ne relevait pas d’une simple turbulence financière, mais bien d’une crise systémique. Une qualification lourde de conséquences, puisqu’elle ouvre la voie à un débat brûlant : celui de la responsabilité de l’État dans la prise en charge des pertes, aux côtés de la Banque du Liban et des banques commerciales, dans le cadre d’une restructuration inévitable du secteur financier.
Le FMI a publié, il y a quelques jours, un document de travail intitulé «Base de données des crises bancaires systémiques: 1970-2025 ». Ce rapport actualise les précédents travaux consacrés aux crises bancaires, parus en 2013 puis en 2020, et les prolonge jusqu’à l’année 2025. Signé par les chercheurs Luc Laeven et Fabian Valencia, il définit une crise systémique selon deux critères essentiels:
- la présence d’indicateurs tangibles de tensions financières au sein du secteur bancaire;
- le fait que ces tensions entraînent des interventions majeures de politique bancaire, en réponse aux pertes considérables enregistrées dans le système.
Dans cette nouvelle édition, le Liban apparaît parmi les cas récemment classés comme crises bancaires systémiques, aux côtés de l’Azerbaïdjan, du Tchad et de la Guinée équatoriale. À l’inverse, les crises du Sri Lanka et du Nicaragua ont été jugées non systémiques.
Cette reconnaissance internationale ne fait que confirmer ce que la Banque du Liban et les banques commerciales affirment depuis des années : la crise financière et économique libanaise est bel et bien systémique. Pourtant, les autorités politiques, autrement dit l’État, n’ont jamais assumé pleinement cette qualification. Elles se sont enfermées dans un bras de fer sémantique, préférant contourner le terme et en débattre sans jamais l’adopter officiellement.
Dans ce contexte, l’économiste et expert financier Nassib Ghobril souligne dans les colonnes de Nidaa Al Watan: «L’autorité politique a évité d’employer le terme de “systémique” dans le projet de loi sur la restitution des dépôts et lui a préféré l’appellation de crise globale.»
Le choc qui met à l’arrêt tout un système
Une crise devient systémique, explique Ghobril, «lorsqu’un système dans son ensemble cesse de fonctionner, s’effondre ou se retrouve paralysé, ou encore lorsqu’un choc affecte l’activité d’un secteur tout entier. Le choc est alors exogène et provoque soit la paralysie de ce secteur, soit son effondrement. Dans le cas du Liban, poursuit-il, le choc a pris la forme d’une crise de confiance, laquelle a rapidement débouché sur une crise de liquidité.
Les racines de cette défiance remontent, selon lui, à la mauvaise gestion du secteur public et des établissements publics à caractère commercial, au défaut d’application des principes de gouvernance et de transparence, ainsi qu’à l’isolement du Liban de son environnement arabe naturel, conséquence des décisions prises par une partie donnée. Ainsi, la crise n’est ni technique, ni liée à des taux d’intérêt élevés, ni au coût du maintien de la parité monétaire, ni aux opérations financières entre la Banque du Liban et les banques commerciales, ni encore au niveau élevé de la dette publique. Tous ces éléments ne sont que les conséquences d’une crise de confiance ayant mené à une crise de liquidité.»
Les prémices de la crise de confiance
En remontant au fil des événements, Ghobril rappelle que cette crise de confiance ne s’est imposée du jour au lendemain. Elle s’est manifestée progressivement dès le début de l’année 2018, par un assèchement des liquidités en devises étrangères. Le phénomène s’est amplifié graduellement jusqu’à l’été 2019, donnant naissance, pour la première fois depuis 1997, à un marché parallèle du taux de change de la livre libanaise. Ce marché parallèle traduisait un recul tangible de la liquidité, conséquence directe du ralentissement des flux de capitaux vers le pays.
La rupture s’est cristallisée lorsque les déposants ont perdu confiance dans l’État et dans les banques, se précipitant massivement vers les établissements bancaires pour retirer leurs épargnes ou les transférer à l’étranger. Or, partout dans le monde, lorsqu’un tel mouvement de panique se produit, aucune banque — même la plus puissante — ne peut satisfaire simultanément l’ensemble de ses clients.
La liquidité, rappelle Ghobril, «ne représente dans aucune banque au monde plus de 5 à 6 % du total des dépôts, alors même que le droit du déposant de disposer de son argent à tout moment est consacré. L’ensemble de ces facteurs a conduit à une raréfaction de la liquidité dans le secteur bancaire, conséquence directe de la crise de confiance et de l’incapacité des déposants à disposer librement de leurs fonds».
L’État face à ses responsabilités
Six ans après l’éclatement d’une crise de confiance qui continue de miner le pays, la question du rôle de l’État reste centrale.
Une étude publiée en octobre 2022 par trois prix Nobel d’économie — Ben S. Bernanke, Douglas W. Diamond et Philip H. Dybvig — rappelle que l’intervention publique est indispensable pour maintenir la stabilité financière et préserver la confiance, condition sine qua non du bon fonctionnement des banques et des marchés.
Dans cette logique, explique l’économiste Nassib Ghobril, «rassurer le déposant et lui garantir l’accès à ses fonds évite les ruées massives vers les banques». Or, au Liban, l’État a failli à cette mission. Loin de consolider la confiance, il l’a sapée: dilapidation de 11 milliards de dollars de réserves entre 2019 et 2021, subventions mal ciblées, absence de loi sur le contrôle des capitaux, défaut sur les eurobonds sans négociation préalable.
Les défaillances étaient déjà visibles en amont : gouvernance inexistante, institutions publiques mal gérées, justice fragilisée, délais constitutionnels bafoués. Entre 2011 et 2019, les dépenses publiques ont explosé de 165 %, sans budgets réguliers, tandis que 31.000 recrutements ont gonflé une fonction publique déjà hypertrophié. Le pays a en outre perdu des opportunités économiques majeures, comme la conférence CEDRE.
Le pouvoir politique, censé anticiper et agir, s’est comporté comme s’il découvrait en octobre 2019, au détour d’un journal, une «crise mystérieuse» frappant un pays lointain. Cette attitude a révélé une incapacité persistante à mesurer la gravité du désastre.
Aujourd’hui, alors que le FMI a reconnu la nature systémique de la crise libanaise, la question du rôle de l’État dans l’absorption des pertes devient incontournable. Peut-il encore se soustraire à sa responsabilité dans tout mécanisme de restitution des dépôts aux épargnants ? Car, in fine, c’est bien l’État qui a emprunté, gaspillé et contribué à l’appauvrissement de la population, laminant durablement la classe moyenne.
Depuis 2020, le système bancaire international a résisté à une série de chocs majeurs — pandémie de Covid-19, perturbations des chaînes d’approvisionnement, flambée de l’inflation — en maintenant des niveaux de fonds propres conformes aux exigences réglementaires. Mais en 2023, certaines fragilités ont refait surface : effondrement de la Silicon Valley Bank et de la Signature Bank aux États-Unis, sauvetage du Credit Suisse en Suisse. Dans chacun de ces cas, l’intervention rapide des autorités a permis de rétablir la confiance des déposants et de préserver la solidité du système.
En comparaison, le Liban se distingue par l’ampleur des pertes économiques subies. Selon les données du FMI, elles atteignent 133,5 %, un record parmi les treize pays ayant connu des crises systémiques. Le pays dépasse largement la Guinée équatoriale (12 %), l’Azerbaïdjan (90,5 %), la République du Congo (72 %), l’Angola (environ 70 %), ainsi que le Tchad, le Kazakhstan, le Ghana et le Sri Lanka.



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