Liban: les déplacés face au spectre des maladies oubliées
Liban: les déplacés face au risque sanitaire des centres collectifs. ©AFP

  Dans les écoles transformées en dortoirs, les tentes dressées à la hâte, les centres collectifs saturés ou les bâtiments improvisés en lieux d’accueil, les déplacés libanais fuient les frappes, mais se retrouvent exposés à un autre front: celui des maladies. Promiscuité, eau incertaine, sanitaires sous pression, air confiné, traitements interrompus, calendrier vaccinal bousculé: la guerre déplace aussi les risques sanitaires.

 

Ils ont quitté le Sud, la Bekaa ou la banlieue sud de Beyrouth dans l’urgence. Une valise, quelques papiers, des enfants à protéger. Parfois des médicaments oubliés. Parfois un carnet de santé resté dans une maison bombardée, inaccessible ou enseveli sous les gravats.

Dans ces centres collectifs, la santé publique se joue à même le sol: matelas rapprochés, toilettes communes, eau irrégulière, douches rares, linge difficile à laver, enfants mêlés, personnes âgées sans suivi. Le danger ne vient pas de l’identité des déplacés. Il vient de la promiscuité, du manque d’eau, de l’interruption des soins et de l’urgence prolongée.

Les alertes des organismes sanitaires et humanitaires convergent d’ailleurs sur le même point: dans ces lieux de vie improvisés, l’eau, les sanitaires, l’aération, la vaccination et la continuité des traitements deviennent des urgences aussi vitales que l’hébergement.

Le centre collectif, accélérateur de microbes

Chef du service des maladies infectieuses à l’Hôtel-Dieu de France, le Pr Jacques Choucair distingue trois risques majeurs dans ces lieux de vie improvisés.

Le premier est lié à la promiscuité et à l’hygiène corporelle. Lorsque plusieurs familles partagent le même espace, que les matelas se touchent presque, que les couvertures circulent et que les douches manquent, les maladies de contact trouvent un terrain idéal: poux, gale, mycoses, infections cutanées. Elles ne disent rien de la dignité des personnes. Elles disent tout de leurs conditions de vie.

Le deuxième risque vient des sanitaires et de l’eau. Quand l’eau potable n’est pas toujours optimale, que les toilettes sont insuffisantes ou mal entretenues, que le lavage des mains devient compliqué, les maladies digestives reviennent vite: gastro-entérites, diarrhées aiguës, typhoïde, hépatite A, voire choléra. Dans un centre collectif, l’eau n’est jamais un détail. Elle est la première barrière entre une situation difficile et une flambée sanitaire.

Le troisième risque est respiratoire. Dans des lieux fermés, humides, mal ventilés, où il est difficile d’isoler une personne qui tousse ou qui a de la fièvre, grippe, Covid, bronchites et pneumonies peuvent circuler rapidement. Plus inquiétant encore: la tuberculose. Le Pr Choucair dit avoir vu récemment un cas chez un patient syrien. Non comme un signal communautaire, mais comme un rappel brutal: cette maladie n’a pas disparu. Dans un contexte de promiscuité, une toux persistante ne doit jamais être banalisée.

Le point aveugle: le calendrier vaccinal des enfants

«Le danger ne se limite pas aux grippes, au Covid, au choléra, aux hépatites ou aux maladies contagieuses classiques. Le vrai point aveugle, c’est le calendrier vaccinal des enfants», avance le Pr Choucair. Brutalement perturbé par la guerre, ce suivi peut se perdre avec le déplacement. Lorsqu’un enfant est déplacé, ce n’est pas seulement son école, sa chambre ou son village qui disparaît de son quotidien. C’est parfois tout son suivi médical.

Le carnet de vaccination peut avoir été oublié dans la fuite, resté dans une maison bombardée, enseveli sous les gravats ou perdu au fil des déplacements. Le rappel prévu peut ne jamais avoir lieu. La consultation pédiatrique peut être reportée, puis oubliée. La famille peut ne plus savoir quel vaccin a été fait, lequel manque, lequel doit être rattrapé.

Cette rupture représente un danger immédiat, mais aussi à moyen et long terme. Immédiat, parce qu’un enfant non ou mal vacciné devient vulnérable dans un environnement où les contacts se multiplient. À moyen terme, parce qu’un retard vaccinal peut créer des poches d’enfants insuffisamment protégés. À long terme, parce que ces brèches rouvrent la porte à des maladies que l’on croyait contenues.

Rougeole, coqueluche, diphtérie, oreillons, rubéole, polio: ces noms semblent appartenir à un vieux manuel de médecine. Ils n’ont pourtant pas disparu. Ils reculent lorsque la vaccination tient. Ils reviennent lorsque la couverture baisse. Dans une classe reconvertie en dortoir, une brèche vaccinale ne reste jamais individuelle très longtemps.

Des centres improvisés, sans mémoire sanitaire

C’est ici que la situation des déplacés libanais se distingue de celle des camps palestiniens ou des lieux de vie syriens installés depuis des années. Dans les camps palestiniens, les conditions restent souvent très dures. Mais une activité sanitaire existe tant bien que mal, grâce aux structures présentes depuis longtemps, aux ONG et aux équipes médicales.

Même logique, en partie, pour plusieurs zones où vivent des réfugiés syriens ou des populations vulnérables. Les dispositifs sont imparfaits, sous-financés, souvent débordés, mais ils se sont construits sur plus d’une décennie: soins primaires, vaccinations, santé reproductive, santé mentale, traitements des maladies chroniques, suivi des enfants.

Rien de comparable, ou presque, dans les centres collectifs improvisés des déplacés libanais. Là, il faut construire en quelques jours ce que d’autres dispositifs ont mis des années à organiser: identifier les familles, repérer les enfants non vaccinés, recréer les dossiers, assurer les rappels, distribuer les médicaments, suivre les diabétiques, retrouver les hypertendus, orienter les femmes enceintes, dépister les infections.

Le centre collectif n’est donc pas seulement un lieu d’hébergement. C’est un dispensaire qui n’existe pas encore. Une salle d’attente sans médecin permanent. Un registre médical à reconstituer. Une urgence sanitaire sans mémoire.

Les maladies chroniques, victimes collatérales

Il serait pourtant réducteur de ne parler que de microbes. La guerre aggrave aussi les maladies silencieuses: diabète, hypertension, insuffisance cardiaque, asthme, épilepsie, insuffisance rénale, cancers, troubles psychiatriques. Ces maladies ne font pas de bruit. Elles n’ont pas la brutalité spectaculaire d’une épidémie. Mais elles tuent aussi lorsque le traitement s’interrompt.

Un diabétique sans insuline, un hypertendu sans médicament, un patient cardiaque sans suivi, un enfant épileptique sans traitement, une femme enceinte sans contrôle, une personne âgée sans ordonnance: voilà l’autre visage du risque sanitaire. La maladie chronique n’aime pas les ruptures. Or la guerre n’est qu’une longue rupture.

À cela s’ajoute la santé mentale. Peur des frappes, départ précipité, perte de la maison, promiscuité, dépendance à l’aide, incertitude du retour, enfants déscolarisés: le déplacement n’est pas seulement un mouvement géographique. C’est aussi une fracture psychique.

Lorsque les digues cèdent

Dans les centres collectifs, la prévention devient une urgence au même titre que la nourriture ou les couvertures. Il faut de l’eau sûre, des toilettes propres, des douches, du savon, du chlore, des consultations mobiles, des traitements disponibles, des campagnes de vaccination, des carnets reconstitués, un suivi des femmes enceintes, une surveillance des diarrhées, des fièvres et des toux.

Il faut aussi éviter le piège des mots. Ce ne sont pas des “maladies de déplacés”. Ce sont des maladies de la promiscuité, du manque d’eau, de l’interruption des soins et de l’urgence prolongée. La nuance protège les personnes de la stigmatisation et ramène le débat là où il doit être: sur les conditions d’accueil et la responsabilité sanitaire collective.

La guerre détruit les maisons. Mais elle fissure aussi les digues invisibles qui protègent une société: l’eau propre, la vaccination, le suivi médical, les dispensaires, la surveillance épidémiologique, la continuité des soins.

Et lorsque ces digues cèdent, ce ne sont pas seulement les maladies nouvelles qui inquiètent. Ce sont aussi les anciennes, celles que l’on croyait oubliées, qui attendent leur heure dans les angles morts de l’urgence.

 

Commentaires
  • Aucun commentaire