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©Ici Beyrouth

Les dernières sanctions imposées par le Trésor américain contre des députés du Hezbollah, des responsables du mouvement Amal, mais surtout contre deux officiers sécuritaires libanais pour la première fois, ont suscité un profond étonnement dans le paysage politique libanais.
Ce développement a été perçu comme particulièrement sensible, voire inquiétant, pour deux raisons majeures: d’une part parce que les États-Unis demeurent le principal soutien de l’armée libanaise, et d’autre part parce qu’il a ravivé les craintes autour de la fragilité de la stabilité libanaise dans l’hypothèse où les institutions sécuritaires et militaires seraient directement touchées par des sanctions susceptibles de compromettre l’aide américaine indispensable à leur fonctionnement.

Pourtant, cette inquiétude, bien que compréhensible, ne reflète pas totalement la réalité de la situation.

L’armée libanaise reste l’unique option soutenue par Washington

Les États-Unis, aux côtés de la communauté internationale et de plusieurs pays arabes, continuent de considérer l’armée libanaise comme l’unique garante de la sécurité du pays et la seule alternative crédible à toute forme de force militaire ou milicienne parallèle.
C’est d’ailleurs précisément dans cette logique que s’inscrivent les récentes sanctions américaines, contrairement aux interprétations qui ont circulé après leur annonce.

Depuis plusieurs années, le soutien américain à l’institution militaire libanaise fait l’objet de débats intenses au sein du Congrès américain. Des membres du Sénat et de la Chambre des représentants ont remis en question l’utilité d’un financement jugé presque inconditionnel, alors même que le désarmement du Hezbollah n’a toujours pas été réalisé et que le Sud-Liban continue, d’abriter des armes et des réseaux souterrains relevant de la milice pro-iranienne.

Dans ce contexte, plusieurs scénarios ont été évoqués afin de rendre l’armée libanaise plus efficiente et davantage capable d’assumer la mission de désarmement du Hezbollah, conformément aux décisions du Conseil des ministres libanais et aux dispositions du cessez-le-feu, officiellement soutenu par le groupe armé lui-même.

L’idée d’une force spéciale dédiée au désarmement

Parmi les propositions avancées figurait l’idée – encore au stade de réflexion et n’ayant pas fait l’objet de discussions officielles approfondies – de former une unité spécialisée composée d’officiers et de soldats entraînés spécifiquement pour une mission aussi sensible que le désarmement du Hezbollah.

Cette réflexion ne sortait pas de nulle part. Elle s’appuyait notamment sur des précédents historiques jugés réussis dans les années 1970, avec la création d’une force spéciale connue sous le nom de «Moukafaha».

La «Moukafaha»: un précédent historique au sein de l’armée

À l’origine, cette unité avait été créée par le colonel Jules Boustany, alors président du Deuxième Bureau de l’armée – aujourd’hui la Direction des renseignements du commandement de l’armée.
Elle était composée d’un nombre restreint d’officiers et de soldats spécialement entraînés pour les missions de contre-espionnage et de lutte antiterroriste, dans le contexte de la guerre froide et des activités des organisations palestiniennes opérant au Liban.

Par la suite, cette force fut développée et institutionnalisée par son successeur, le colonel Johnny Abdo. À l’époque, à la demande du président de la République Elias Sarkis, elle fut transformée en véritable régiment de l’armée, avec plusieurs missions stratégiques:

  • participer à la réunification de l’armée à une époque marquée par les divisions confessionnelles qui avaient profondément fragilisé l’institution militaire ;
  • entraîner les soldats afin de redonner une capacité sécuritaire et militaire crédible à l’armée face aux milices ;
  • assurer la sécurité du palais présidentiel et du ministère de la Défense.

Au fil des années et des différents mandats, cette structure évoluera pour devenir ce qui est aujourd’hui la section de lutte contre le terrorisme et de contre-espionnage au sein de la Direction des renseignements.

Les sections sécuritaires et le rôle sensible de la banlieue sud

La Direction des renseignements comprend aujourd’hui plusieurs sections spécialisées ainsi que des branches réparties dans les mohafazats.
Dans le contexte exceptionnel que traverse le Liban – où l’armée s’est retrouvée investie de responsabilités de sécurité intérieure, parfois au détriment de sa mission strictement militaire – ces structures jouent un rôle central dans la gestion de la stabilité du pays.

Chaque mohafazat dispose de sous-sections, communément appelées «bureaux de sécurité», opérant généralement au niveau des cazas.
 La banlieue sud de Beyrouth bénéficie quant à elle d’un bureau spécial entièrement détaché de la section du Mont-Liban, en raison des particularités sécuritaires de cette zone qui abrite les quartiers généraux du Hezbollah.

Ces bureaux assurent principalement une mission de coordination avec les partis politiques, les organisations locales et les personnalités influentes afin de préserver la sécurité intérieure et la paix civile.

C’est dans cette perspective que s’inscrivent les sanctions américaines visant le colonel Samir Hamadeh, président du bureau de sécurité de la banlieue sud au sein des renseignements de l’armée.

Une campagne de dramatisation orchestrée par le Hezbollah

Les discussions relayées dans la presse autour de la possible création d’une «force spéciale» chargée du désarmement du Hezbollah ont toutefois été largement amplifiées par le groupe armé lui-même.

Le Hezbollah a volontairement présenté cette hypothèse comme une tentative de déstabilisation interne et de préparation d’une guerre civile, alors que les arguments américains et internationaux autour du renforcement des capacités de l’armée libanaise s’inscrivent précisément dans une logique inverse: éviter toute confrontation chaotique et permettre à l’État libanais d’exercer progressivement son monopole sécuritaire.

Cette campagne de diabolisation médiatique a atteint son apogée lors de la conférence de presse du député du Hezbollah Hassan Fadlallah – lui aussi visé par les sanctions américaines.
Ce dernier a menacé de combattre l’institution militaire si celle-ci venait à être transformée par les États-Unis «en une armée dont la mission serait de combattre le Hezbollah», plaçant ce scénario au même niveau que le combat mené, selon ses termes, par le groupe armé «contre Israël».

Le message ferme de Washington

Ces tentatives d’intimidation, notamment à l’approche de la réunion prévue le 29 mai au Pentagone, ne semblent plus tolérées par l’administration américaine.

Lors de cette rencontre, des représentants de l’armée libanaise doivent participer à des discussions portant sur l’application du cessez-le-feu et sur le processus de désarmement.
Washington apparaît désormais déterminé à soutenir politiquement et sécuritairement le président de la République Joseph Aoun, le gouvernement dirigé par Nawaf Salam ainsi que le commandement de l’armée libanaise face aux pressions et aux intimidations exercées par le Hezbollah.

Au-delà des sanctions elles-mêmes, le message américain semble donc clair: préserver les institutions étatiques libanaises tout en accentuant la pression sur les structures politico-militaires accusées d’entraver l’application effective du cessez-le-feu et le rétablissement du monopole de l’État sur les armes.

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