Liban-Sud: après les bombes, le pillage
©Ici Beyrouth

Le cessez-le-feu n’a pas mis fin à la guerre au Liban-Sud. Il en a seulement changé les formes et les acteurs.

Ceux qui ont survécu aux bombardements découvrent aujourd’hui une autre réalité: celle du pillage.

Quand Khalil est rentré à Nabatiyé, il n’a pas trouvé de ruines, mais du vide. Vendeur ambulant, il avait déjà tout reconstruit après un précédent conflit, pierre après pierre. Cette fois, il ne reste rien à rebâtir. Les murs tiennent encore, mais les intérieurs ont été entièrement vidés : téléviseurs, meubles, générateurs, panneaux solaires, câbles arrachés.

«Le travail de toute une vie s’est volatilisé en un instant», dit-il, ajoutant : «Parfois, on se dit que la mort vaut mieux que cette vie.»

Son histoire est loin d’être isolée. Elle dessine une réalité plus large.

Ce que la bombe a épargné, le pillage l’a pris

De Nabatiyé, à Debel et Marjeyoun, le même scénario se répète. Des façades intactes, des intérieurs vidés, fouillés, dépouillés jusqu’à l’ossature. Là où la guerre détruit à distance, le pillage s’infiltre, sélectionne, emporte. Il transforme la perte en violation.

«Ce n’est plus une maison. C’est une coquille.», résume Rima, revenue à Blat, dans le caza de Marjeyoun.

Joseph, lui, pensait affronter les dégâts des frappes. Il a découvert autre chose. «Les vitres cassées, je m’y attendais. Mais les placards fouillés, les objets disparus, les fils arrachés… C’est comme si on nous avait attaqués une deuxième fois.»

La distinction est nette: la frappe détruit, le vol profane.

La loi du vide

Le pillage n’est pas un dérapage. Il est le produit direct d’une absence.   

Absence d’habitants, évacués depuis des semaines. Absence de forces de sécurité, mobilisées ailleurs ou simplement insuffisantes pour couvrir l’étendue des zones exposées. Absence d’État, structurellement fragile.

 «Il n’y avait personne», résume Rachad de Marjeyoun. «Alors certains ont profité». 

Dans cet intervalle entre le cessez-le-feu et le retour des habitants, un espace s’est ouvert. Des individus l’ont calculé, organisé, exploité. Car on ne pille pas seulement par nécessité. On pille par calcul. Le marché noir des métaux, de l’electroménager et des matériaux de construction a ses filières, ses acheteurs, sa logique qui s’étendent bien au-delà des zones de conflit.

Dans certains villages, des habitants ont improvisé des rondes nocturnes. «On garde ce qui reste», dit Dany d’Ebel Saqi.  Même si ce n’est presque rien».

Qui a pillé ?

Sur le terrain, les récits divergent et c’est en soi une information. Certains habitants évoquent des pillages survenus lors d’incursions militaires israéliennes. Des témoignages relayés par le quotidien Haaretz font état de soldats ayant emporté des biens civils dans plusieurs villages frontaliers, sans mesures disciplinaires apparentes.

D’autres pointent des vols commis durant la trêve, par des individus profitant du vide sécuritaire.

Les deux ne s’excluent pas. Ce qui les unit: l’impunité.

L’économie fracassée

Les commerces ont subi le même sort. À Nabatiyé et dans plusieurs villages du Sud, des boutiques ont été intégralement vidées. Stocks, réserves, équipements tout emportés.  

Fadi, commerçant : «J’ai perdu en une nuit ce que j’ai construit en vingt ans. Et ce n’est pas un missile qui l’a pris.»

Dans une région déjà asphyxiée par la crise économique, ces pertes sont irréversibles.

Reconstruire un mur reste possible. Reconstituer un fonds de commerce, une clientèle, un outil de travail, c’est une autre guerre, sans calendrier et sans aide.  

Municipalités en alerte: rester loin pour protéger

Face à l’ampleur du phénomène, plusieurs municipalités ont pris des mesures exceptionnelles.

À Nabatiyé et dans plusieurs villages du caza de Marjeyoun, des communiqués ont appelé les habitants à ne pas rentrer, malgré la trêve.  

D’autres ont interdit l’accès aux personnes extérieures, après des tentatives de récupération illégale de gravats, de ferraille ou de biens dans les zones détruites. «Il est strictement interdit de pénétrer dans les zones sinistrées», indique l’un de ces appels.

Une injonction paradoxale. Rester loin pour protéger… ce qui pourrait déjà avoir disparu.

«On nous demande d’attendre», confie Sami, habitant de Kfarouman. «Mais plus on attend, plus on a peur.»

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