Quarante-six jours. C’est le temps qu’il a fallu pour effacer ce que des générations avaient mis des siècles à bâtir.
Pas détruire, le mot est trop faible. Effacer. Niveler. Rendre illisible.
De Khiam à Naqoura, de Debbine à la plaine de Marjeyoun, ce qui s’est produit échappe à la logique militaire classique. Il n’y a pas de ruines. Les ruines, au moins, témoignent. Ici, il n’y a plus que du vide.
Là où s’élevaient des villages, il ne reste plus qu’une tabula rasa de cendres et de pierres éclatées.
Ce qui a été visé n’est pas l’habitation. C’est la possibilité même du retour.
Raser pour déraciner
À Debbine, Abou Ali s’est arrêté au milieu d’un champ de gravats cherchant sa maison. «J’ai dû demander à un voisin où elle était. Tout se ressemble. Tout est détruit.» Pas de seuil. Pas de repère. Plus de continuité entre hier et aujourd’hui. La destruction est totale et surtout uniforme.
À Naqoura, le constat est identique. «Ce n’est pas une maison qu’on a perdue», confie Rania. «C’est l’endroit où elle existait.»
C’est là que la rupture devient irréversible. Quand tout est rasé, le retour se transforme en abstraction.
On ne revient plus dans un lieu. On revient dans un souvenir sans ancrage.
Routes coupées, réseaux d’eaux et d’électricité détruits, quartiers entiers éffacés: le territoire a été rendu impraticable avec une précision qui interroge.
Ce n’est plus une ligne de front, mais une neutralisation du quotidien. «Même si la guerre s’arrête, tout est fait pour qu’on ne puisse pas revenir», lâche un habitant de Naqoura.
Sans repères, pas d’orientation. Sans orientation, pas d’ancrage. Supprimer la trace, c’est fragiliser le droit.
La terre: une identité suspendue
Au-delà des maisons, c’est la terre qui est atteinte. À Aïn Ebel, Aïta el-Chaab, Wazzani ou dans la plaine de Marjeyoun, les champs sont en friche. Les routes agricoles sont coupées. Des zones entières sont contaminées par des sous-munitions et du phosphore, une menace invisible, qui pourrait rendre des terres impraticables pour des décennies. L’accès est dangereux, voire impossible.
«Je n’ai pas touché mes terres depuis des semaines», explique Youssef, agriculteur de Qlayaa. «Et même si j’y vais, je ne sais pas ce que je vais trouver. »
Mais ici, la perte dépasse la seule dimension économique. Elle est aussi existentielle. «Ces oliviers, mon grand-père les a plantés. Mon père les a entretenus. Moi, j’ai continué», raconte Georges, à Aïn Ebel.
«Aujourd’hui, je les regarde de loin.» Ce qui est suspendu, ce n’est pas seulement une récolte, mais une transmission.
La terre, au Liban-Sud, n’est pas un bien. C’est une identité.
Toucher le sacré, fracturer le lien
Les lieux de culte n’ont pas été épargnés. À Debel, le site lié à la tradition du passage du Christ a été endommagé. Ailleurs, églises, mosquées et husseiniyyas portent les cicatrices des frappes. Ces lieux ne sont pas périphériques : ils structurent la mémoire collective.
Farid, habitant de Khiam, dit ce que le mot «dommage» ne peut pas contenir : «Notre église a deux mille ans d’histoire. Pas seulement le bâtiment, mais le lieu. Des générations ont été baptisées ici, mariées ici, enterrées ici. On a rayé deux mille ans de présence. On a rayé notre droit à cette terre. Quand on touche à l’église, ce n’est pas un bâtiment qu’on détruit, c’est une continuité.»
Atteindre ces espaces, c’est fragiliser le lien dans ce qu’il a de plus profond.
Revenir… ou renoncer
Contrairement à l’image attendue, celle d’un retour libérateur, revenir est souvent une épreuve. Revenir, c’est affronter l’écart entre le lieu que l’on porte en soi et celui qui subsiste.
Certains hésitent, d’autres repartent.
«J’ai peur de revenir», confie un déplacé de Khiam. «Pas à cause des bombes. À cause de ce que je vais voir.»
Rania, elle, ne sait plus quoi montrer à sa fille quand celle-ci lui demande où était leur maison. La mémoire devient récit, faute de pouvoir s’ancrer dans un territoire. Et une mémoire sans support finit par s’effacer.
Reconstruire ne suffira pas
Face à l’ampleur des destructions, reconstruire apparaît inévitable. Mais reconstruire ne suffira pas. Rebâtir des murs ne recrée pas un lieu. Il faut aussi recréer du sens, des repères, un lien.
Sans cela, les villages risquent de devenir des espaces reconstruits… mais vides. Au Liban-Sud, la guerre ne détruit plus seulement des maisons. Elle redéfinit ce qui peut encore exister.
Effacer un village, ce n’est pas seulement raser ses murs. C’est rompre le fil qui relie une population à sa terre. Et quand ce fil cède, ce n’est pas seulement un territoire qui disparaît. C’est une présence.



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