La «guerre juste»: quand la morale tente de contenir la violence
La guerre peut-elle être juste ? Depuis Saint Augustin, la question reste ouverte. ©Ici Beyrouth

En se rendant à Hippone, sur les traces de Saint Augustin, Léon XIV ravive une pensée fondatrice. Celle de la «guerre juste», née dans l’Antiquité et structurée par la théologie, continue d’interroger un monde où la violence semble échapper à toute règle.  

En marchant à Annaba, l’ancienne Hippone, Léon XIV ne se contente pas d’un geste symbolique. Il revient à une source. Celle d’une pensée qui, depuis plus de quinze siècles, tente d’imposer une limite à ce qui, par définition, semble ne pas en avoir: la guerre.

Car derrière la figure de Saint Augustin, mort ici en 430 alors que la ville était assiégée, se joue bien plus qu’un héritage spirituel. Se joue une tentative intellectuelle majeure : donner un cadre à la violence, empêcher qu’elle ne se déploie sans retenue, même dans les moments où elle paraît inévitable.

L’idée n’est pourtant pas née avec le christianisme. Bien avant Augustin, des civilisations ont cherché à encadrer la guerre. Dans le Mahabharata, grande épopée de l’Inde ancienne, les combats obéissent déjà à des règles. En Occident, Cicéron esquisse une première réflexion en affirmant qu’une guerre ne peut être légitime que si elle répond à une agression et vise à restaurer la paix. Mais cette approche reste encore politique. Elle organise la guerre plus qu’elle ne la juge.

C’est avec Augustin que la question bascule véritablement dans le champ moral.

Une pensée née dans le désordre

Lorsque saint Augustin écrit, le monde autour de lui se défait. L’Empire romain vacille, les invasions se multiplient, les repères politiques et sociaux s’effondrent. Dans le même temps, le christianisme s’impose avec une exigence forte: celle de la paix. Comment concilier cet idéal avec la nécessité de défendre une société menacée?

Augustin ne cherche pas à nier la violence. Il la regarde en face. Pour lui, la guerre reste un mal. Elle ne peut jamais être valorisée, ni désirée pour elle-même. Mais elle peut être tolérée si elle permet d’éviter un mal plus grand encore. Défendre une population, empêcher une injustice, contenir une violence plus destructrice: dans ces cas précis, le recours à la force peut devenir moralement admissible.

Ce changement est décisif. Il ne s’agit plus de dire si la guerre est utile ou efficace, mais de déterminer dans quelles conditions elle peut être supportable sur le plan moral.

Quelques siècles plus tard, Thomas d’Aquin donne à cette intuition une forme plus rigoureuse. Il ne se contente pas d’une justification générale. Il fixe un cadre. La guerre ne peut être engagée que par une autorité reconnue, elle doit répondre à une injustice réelle, et elle ne peut être menée pour satisfaire des intérêts personnels ou des passions destructrices. L’intention, autant que la cause, devient un critère central.

Ce cadre ne légitime pas la guerre, mais la maintient dans un espace d’exception.

De la théologie au droit

À partir de la Renaissance, cette réflexion sort du seul champ religieux. Elle devient progressivement une question de droit et d’organisation du monde. Des penseurs comme Hugo Grotius ou Immanuel Kant reprennent les principes hérités de la théologie pour les adapter à un univers dominé par les États.

La guerre cesse d’être uniquement pensée comme une question morale individuelle. Elle devient un objet juridique. On distingue alors ce qui relève du droit d’entrer en guerre –  le jus ad bellum (le droit de faire la guerre) – de ce qui concerne la manière de la conduire – le jus in bello (le droit dans la guerre). À ces deux dimensions s’ajoute plus tard une troisième exigence, celle du jus post bellum (le droit après la guerre), qui concerne la manière de reconstruire une paix juste.

Ces catégories traduisent une ambition constante: empêcher que la guerre ne devienne un espace de non-droit. Même dans la violence, des limites doivent subsister. Mais cette architecture théorique se heurte aujourd’hui à des réalités profondément transformées.

Les guerres ne sont plus toujours déclarées. Elles se fragmentent, s’infiltrent dans les sociétés, brouillent les distinctions entre civils et combattants. Les acteurs se multiplient, les responsabilités se diluent. Dans ce contexte, les critères élaborés au fil des siècles deviennent difficiles à appliquer.

Qui peut encore incarner une autorité légitime? Comment définir une cause juste dans des conflits où les récits s’opposent? Et comment imposer des règles à des formes de violence qui échappent aux structures traditionnelles?

Le philosophe Michael Walzer a tenté d’actualiser cette doctrine en rappelant que la guerre ne peut jamais être totalement détachée de l’éthique. Mais lui-même reconnaît que le cadre est de plus en plus fragile.


Le pape Léon XIV (à droite) reçoit un cadeau du cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d'Alger, lors d'une rencontre avec la communauté algérienne à la basilique Notre-Dame-d'Afrique, à Alger, le 13 avril 2026. © AFP

Un héritage confronté au réel

C’est cette tension que révèle, presque malgré elle, la visite de Léon XIV en Algérie. À Alger, devant le président Abdelmadjid Tebboune, le pape appelle à ne pas dominer, à construire une société civile libre. Il se recueille devant les mémoires de la violence, celles de la guerre d’indépendance comme celles de la décennie noire. Il insiste sur la nécessité de ne pas entretenir le ressentiment, de génération en génération.

Le message est clair. Il s’inscrit dans la continuité d’une pensée qui cherche à contenir la violence, à empêcher qu’elle ne se reproduise indéfiniment. Mais la réalité s’impose. Un attentat-suicide vient assombrir la visite. Rappel brutal que la violence ne se laisse pas facilement encadrer. Qu’elle surgit là où on ne l’attend plus.

Dans ce contraste, toute la fragilité de la doctrine apparaît. Entre ce qu’elle prescrit et ce que le monde produit, l’écart reste immense.

À Annaba, sous la pluie, le pape plante un olivier. Le geste est simple, noble, presque fragile. Il ne met pas fin à la violence, mais il rappelle une idée essentielle: la paix ne va jamais de soi. Elle se construit, se protège, se défend et surtout se pense.

Et c’est peut-être là que réside encore aujourd’hui la force de la doctrine de la guerre juste.
Non pas dans sa capacité à légitimer la guerre, mais dans son refus de l’abandonner à elle-même… et à la folie des hommes.

 

 

La guerre juste en trois repères

- Jus ad bellum (le droit de faire la guerre)
Détermine dans quelles conditions un conflit peut être considéré comme légitime.

- Jus in bello (le droit dans la guerre)
Encadre la manière dont la guerre est menée, notamment pour protéger les civils.

- Jus post bellum (le droit après la guerre)
Concerne les conditions d’une paix juste et durable après le conflit.

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