L’après Islamabad
©Ici Beyrouth

Quelles que soient les divergences concernant l’approche de l’administration Donald Trump quant à l’Iran, les 21 heures de discussions menées par le vice-président américain ont démontré un réel sérieux diplomatique. Il était toutefois peu probable qu’un fossé aussi profond entre les objectifs de Washington et ceux de Téhéran puisse être comblé en une seule journée.

Depuis la révolution iranienne de 1979, huit présidents américains ont, tour à tour, tenté presque tous les instruments de la diplomatie pour infléchir le comportement iranien. Chaque approche a fini par être abandonnée, sous l’effet des alternances politiques à Washington (nouveau président, nouveau Congrès ou changement de cap).

Entre-temps, et jusqu’à récemment, l’Iran n’a connu que deux dirigeants autocratiques. Ils ont appris à attendre chaque revirement de politique à Washington, sachant que les administrations américaines, tout comme l’opinion publique, finiraient probablement par perdre leur intérêt.

Pourquoi se soumettre à Washington lorsqu’on sait que la patience finira par ouvrir la voie à des changements, et offrira des occasions de reprendre les pratiques d’intimidation, de terrorisme et de violence, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays? C’est sans doute ce que Téhéran anticipe aujourd’hui.

Avec trois années restantes à son mandat, le président Trump a l’opportunité de leur donner tort et d’achever le basculement du rapport de force régional amorcé depuis 2023. Les résultats, toutefois, ne seront pas immédiats.

Trois scénarios se profilent à l’issue d’Islamabad. Le premier serait une reprise de la diplomatie durant la trêve des deux semaines évoquées. Il est toutefois difficile de voir comment quelques cycles supplémentaires pourraient lever l’obstacle majeur que constitue l’ambition nucléaire iranienne. Les premières déclarations de l’équipe Trump montrent d’ailleurs peu d’appétit pour de nouvelles négociations de haut niveau.

Le deuxième scénario serait une reprise d’une guerre ouverte, que Trump laisse entrevoir sans l’annoncer explicitement. Or, si cinq semaines d’opérations militaires intenses menées par les États-Unis et Israël n’ont pas infléchi la position de Téhéran, il est peu probable qu’une escalade produise un résultat différent. Elle risquerait, en outre, non seulement de laisser le détroit d’Ormuz fermé, mais elle viserait en outre des infrastructures civiles et exacerberait les divisions politiques aux États-Unis.

Le troisième scénario s’inscrit dans le long terme. Aux États-Unis, on parle souvent de «tondre la pelouse», c’est-à-dire mener périodiquement des opérations militaires contre les programmes nucléaire et balistique iraniens, ainsi que contre ses relais régionaux. Mais cette approche, à elle seule, ne suffira pas. Elle doit s’inscrire dans une stratégie plus large mobilisant tous les leviers -politiques, économiques, militaires et de renseignement – afin de maintenir une pression constante sur l’Iran.

Un tel cadre pourrait bénéficier d’un soutien international. Les États arabes du Golfe n’ont jamais été aussi alignés avec Washington face à la menace iranienne. Une coalition menée par le Royaume-Uni pourrait contribuer à sécuriser le détroit d'Ormuz, une fois la phase la plus intense des opérations achevée par l’offensive américano-israélienne. De son côté, la Chine, directement ou via le Pakistan, a signalé son intérêt pour la libre circulation maritime. La pression internationale sur l’Iran devrait donc s’accentuer pour contester sa prétention à contrôler cette voie stratégique.

L’Iran n’est pas l’Union soviétique, mais la fin de la guerre froide offre des enseignements utiles. Les États-Unis et leurs alliés ont mené une stratégie de pression constante et multidimensionnelle face à Moscou.

Les enjeux étaient bien plus élevés pour les États-Unis qu’ils ne le sont aujourd’hui dans leur confrontation avec l’Iran. Les Américains étaient donc prêts à consentir un prix bien plus élevé pour parvenir au succès, ce qui n’est plus le cas – ni nécessaire – face à l’Iran aujourd’hui.

Peu étaient ceux qui rêvaient d’une victoire ou imaginaient l’effondrement de l’Union soviétique. Et pourtant, celui-ci s’est produit, sous l’effet conjugué de la persévérance américaine, des excès du système soviétique et de la faillite politique, morale et économique du modèle soviétique.

À long terme, une seule voie semble crédible pour contenir, voire transformer, le comportement iranien: une stratégie globale, durable et inflexible d’isolement. Celle-ci pourrait inclure un blocus maritime et aérien, le boycott des exportations iraniennes, l’exclusion effective des circuits financiers internationaux et des frappes ciblées en cas de menaces. Elle pourrait également accentuer les pressions internes sur le régime, même si toute référence explicite à un changement de régime tend à produire l’effet inverse.

Quoiqu’il en soit, nous avons avant tout besoin – et nous devons exiger – d'un soutien constructif de la part d’alliés partageant les mêmes vues, ce qui implique de respecter leur statut d’États souverains. Obtenir leur appui nécessite persuasion et flexibilité, mais le jeu en vaut la chandelle. Si nous attendons des États qu’ils adhèrent à nos méthodes, ils voudront naturellement participer à l’élaboration de la stratégie.

La tentative de l’Iran d’utiliser le détroit d’Ormuz comme levier de pression sur le monde pourrait rallier des acteurs clés autour d’une contre-stratégie – incluant, le cas échéant, le recours à la force pour garantir la liberté de navigation – à condition que les États-Unis fassent preuve d’agilité, de constance et soient prêts à mobiliser une kyrielle d’outils.

Téhéran est aujourd’hui au plus bas de sa puissance, malgré ses rodomontades. Pour les États-Unis, proclamer la «victoire» et se retirer offrirait précisément l’opportunité que les dirigeants iraniens espèrent pour se redresser. Seule une stratégie de long terme permettra de mettre un terme à la menace iranienne.

 

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