Liban: 51 ans sous la malédiction de la guerre
Beit Beirut – bâtiment du Musée et Centre culturel urbain, dédié à l’histoire de la guerre civile au Liban. ©Shutterstock

Cinquante et un ans après le 13 avril 1975, le Liban n’a pas refermé la guerre. Elle ne se manifeste plus comme avant, mais elle continue de structurer les peurs, les équilibres et les rapports de force, comme une présence diffuse qui n’a jamais vraiment disparu.  

Au Liban, la guerre civile n’appartient pas au passé. Elle a uniquement changé de forme. Mais elle continue de peser sur le présent, dans les discours, dans les institutions, jusque dans les réflexes les plus ordinaires. Le 13 avril 1975 marque le début officiel du conflit. Quinze ans de guerre, jusqu’en 1990. Mais cette borne chronologique ne dit pas tout. Elle donne l’illusion d’une fin. Elle ne correspond pas à une sortie réelle.

Dès la fin des années 1960, le pays est déjà engagé dans une trajectoire instable. Les accords du Caire de 1969 légalisent la présence armée palestinienne. Rapidement, cette présence dépasse le cadre des camps. Des zones entières échappent au contrôle de l’État. Dans le sud, mais aussi autour de Beyrouth, des groupes armés s’installent, circulent librement, érigent des barrages, contrôlent des axes. Le territoire se fragmente.

En 1970, après Septembre noir en Jordanie, les combattants palestiniens se redéploient massivement au Liban. Leur implantation s’intensifie. Le pays devient une base avancée. Les affrontements avec Israël se multiplient. Le sud s’embrase. L’État recule. En 1975, la guerre dite civile éclate. En 1976, la Syrie intervient. Officiellement pour stabiliser. Dans les faits, pour s’imposer. Sa présence va durer jusqu’en 2005. Près de trente ans. Une génération entière a grandi sous cette tutelle.

Entre-temps, le Liban est aussi pris dans le conflit israélo-palestinien. En 1978, première invasion israélienne au sud. En 1982, offensive massive. Beyrouth est assiégée. L’OLP quitte le pays. Mais la guerre ne s’arrête pas. Dans ce paysage fragmenté, une nouvelle force émerge au début des années 1980: le Hezbollah. Créé avec le soutien direct de l’Iran, il s’inscrit dès l’origine dans une logique régionale. Il ne naît pas d’un compromis libanais, mais d’un projet stratégique.

En 1989, les accords de Taëf redéfinissent le système politique. En 1990, la guerre prend fin officiellement. Les milices sont censées être dissoutes. Les armes remises à l’État. Le texte prévoit une reconstruction institutionnelle et un rééquilibrage des pouvoirs. Mais cet accord ne sera jamais appliqué entièrement. Le Hezbollah est la seule formation à conserver ses armes. Le maintien de son arsenal est justifié par la nécessité de résister à Israël. L’argument s’impose et s’installe.

En 2000, Israël se retire du sud du Liban. Le 24 mai 2000, le dernier soldat israélien quitte le territoire libanais (à l’exception des fermes de Chebaa, dont la libanité n’a jamais été tranchée et qui restent le seul point véritablement litigieux). Ce moment aurait pu constituer un tournant. Il ne l’a pas été. Le désarmement n’a pas suivi. Au contraire, le Hezbollah renforce sa position. Il s’institutionnalise sans se dissoudre et participe même au jeu politique tout en conservant une capacité militaire autonome, en parallèle.

Depuis, le Liban enchaîne les séquences de tension. En 2006, un nouveau conflit majeur éclate avec Israël après l’enlèvement de deux soldats israéliens par le Hezbollah. Le pays paie le prix fort. Les destructions sont massives. Les années suivantes ne marquent pas une stabilisation. Les confrontations se déplacent, mais ne disparaissent pas. En 2024, le Hezbollah engage le Liban dans une guerre dite de «soutien» à Gaza, ouvrant un nouveau front au sud. En 2026, une nouvelle escalade intervient, cette fois en représailles à l’assassinat du Guide suprême iranien. À chaque fois, la logique est la même. Le Liban est entraîné dans des conflits qui ne relèvent pas d’une décision collective.

En 2026, le constat est là. Le sud du Liban est de nouveau dévasté par les combats. Une partie du territoire est occupé. L’idée d’une souveraineté pleine reste théorique. Et le peuple libanais paie, avec l’État libanais – encore une fois –  le prix exorbitant d’une guerre qu’il n’a jamais souhaité et encore moins initié.

Une mémoire fragmentée

À cette continuité s’ajoute une autre particularité. Au Liban, la guerre n’a pas de récit commun. Les manuels d’histoire s’arrêtent en 1975. Au moment où le conflit commence, le récit s’interrompt. Ce qui suit n’est pas enseigné comme une histoire partagée. Il n’existe pas de version officielle, pas de cadre commun. Chaque groupe transmet sa propre lecture. Chaque famille raconte ce qu’elle a vécu. Les événements sont connus, mais ils ne sont pas organisés dans un récit collectif. La guerre est présente partout, mais elle n’est pas structurée comme une histoire nationale.

Ce vide a des effets concrets. Il empêche l’émergence d’un langage commun. Il entretient des interprétations concurrentes.

Le devoir de mémoire, dans ce contexte, reste inachevé. Il n’y a pas eu de processus structuré pour établir les faits et nommer les responsabilités. L’amnistie de 1991 a clos juridiquement le conflit sans en traiter les mécanismes. La question reste entière. Comment tourner la page si le texte n’existe pas ? Le Liban se retrouve dans une situation particulière. Le livre est ouvert, mais il reste bloqué à la même page. Celle de la guerre. Ce blocage installe une condamnation. Celle d’un pays enfermé dans une forme de malédiction.

Un équilibre sous tension

Dans ce contexte, le fonctionnement du pays repose sur une notion centrale: l’équilibre interne. Le terme revient constamment. Il ne désigne pas une stabilité acquise. Il renvoie à un ajustement permanent entre des forces qui se surveillent. Chaque décision est évaluée à l’aune de ses effets possibles. Cette logique s’impose dans les institutions. L’armée, en particulier, occupe une place centrale. Elle est perçue comme un point de cohésion. Mais cette cohésion est envisagée comme fragile. La crainte d’une division est toujours présente et structure les prudences.

L’histoire a malheureusement montré que l’éclatement de l’institution militaire pouvait précipiter le basculement. Cette mémoire reste active. La société porte aussi les traces de cette configuration.  À cela s’ajoute une pression extérieure constante. Le Liban reste exposé aux dynamiques régionales. Chaque crise ravive des tensions internes.

Dans ce cadre, les acteurs armés liés à des puissances extérieures prolongent une logique ancienne. La séquence palestinienne avait déplacé un conflit. La présence syrienne avait installé une tutelle. La séquence iranienne s’inscrit dans une stratégie plus large. Dans chaque cas, le Liban s’est retrouvé pris dans des dynamiques qui ne lui appartenaient pas. Les décisions peuvent se prendre ailleurs. Les conséquences se jouent ici.

Cinquante et un ans après 1975, la guerre ne se présente plus comme un front continu. Elle s’exprime par des phases, par des crises, par des reprises possibles. Loin d’être terminée, elle est uniquement contenue.

Et tant que l’État ne détiendra pas seul la décision de guerre et de paix, tant que les accords censés refonder le système resteront partiellement appliqués, cette situation perdurera. Le Liban n’a pas d’après-guerre. Il n’a qu’un présent qui prolonge la guerre.

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