Quinze heures. C’est le temps qu’auront duré les négociations d’Islamabad entre les États-Unis et l’Iran. Quinze heures de discussions marathon, trois rounds de pourparlers, une délégation iranienne de soixante-dix personnes en deuil de son guide suprême Khamenei, arrivée vêtue de noir comme pour signifier d’emblée que la mort rôdait dans la salle. Et au bout, rien.
JD Vance repart à Washington en ayant fait, dit-il, son «offre finale et la meilleure possible». Téhéran n’a pas dit oui. Le Pakistan exhorte les deux parties à respecter quand même le cessez-le-feu. Donald Trump, avait déjà déclaré que peu importe l’issue, les États-Unis ont déjà gagné.
C’est dans cet entre-deux périlleux que le monde s’est réveillé ce dimanche. Ni guerre, ni paix. Une trêve de deux semaines qui tient à un fil. Un détroit d’Ormuz toujours bloqué par un régime des mollahs qui joue avec les routes du pétrole mondial comme s’il s’agissait de son arrière-cour. Et deux pays séparés par un abime de méfiance que la République islamique a elle-même creusé depuis 1979 en faisant de la confrontation avec l’Occident le fondement de sa légitimité.
La question est: qu’est-ce qui vient maintenant?
Trois scénarios sont sur la table, et aucun n’est rassurant.
Le premier est le scénario de la reprise des frappes américaines sur l’Iran. Donald Trump l’a dit et répété. Son équipe de négociation a été envoyée à Islamabad comme un ultimatum habillé en diplomatie. Si les mollahs n’ont pas dit oui assez vite, c’est parce qu’ils espèrent que le président américain bluffe, ou qu’il sera retenu par les marchés financiers et par le prix du pétrole. Mais Trump a déjà frappé une fois. Il peut frapper encore.
Le deuxième scénario est celui de la négociation différée. Une sorte de non-échec géré, où les deux parties acceptent tacitement de laisser le cessez-le-feu se prolonger sans formaliser les termes d’un accord. C’est le scénario du statu quo instable: confortable à court terme, mais dangereux à moyen terme. C’est aussi le scénario préféré de Téhéran, passé maître dans l’art de gagner du temps. Ce temps qu’il a mis à profit pendant des décennies pour enrichir son uranium et armer ses proxies.
Le troisième scénario, le plus improbable mais pas impossible, est celui d’une reprise des discussions dans un autre format, après que l’Iran aura jugé avoir obtenu suffisamment de garanties pour revenir à la table. Mais qu’on ne s’y trompe pas: un Iran qui reviendrait négocier serait un régime qui cherche à survivre. Les mollahs ne changent pas de nature sous la pression. Ils changent de tactique.
Car voilà ce qu’Islamabad a confirmé, si besoin était: la République islamique est incapable de conclure. Non par force, mais par structure. Khamenei est mort. Sa succession n’est pas réglée. Les Gardiens de la Révolution ont perdu des milliers de cadres depuis le 28 février. Et pourtant, même dans cet état de délabrement avancé, le régime a envoyé à Islamabad une délégation conduite par Ghalibaf, un ancien commandant des Gardiens, jusqu’au-boutiste de formation, pour poser des conditions maximalistes à une table où il n’avait plus vraiment de cartes. Souveraineté totale sur le détroit d’Ormuz, réparations de guerre, déblocage des avoirs…autant d’exigences conçues non pas pour aboutir à un accord, mais pour s’assurer qu’il n’y en aurait pas. La provocation érigée en méthode diplomatique. Une surenchère hautement risquée.
Et c’est là que le Hezbollah entre dans la partie. Car pendant que ses maîtres jouaient les durs à Islamabad, la milice pro-Iranienne continuait de tirer des roquettes sur Israël depuis le sol libanais. Le Hezbollah décimé, humilié, privé de la majeure partie de son commandement, mais toujours vindicatif, s’accroche à sa fonction de proxy avec la frénésie du noyé qui ne lâche pas son boulet. La milice illégale appelle les responsables libanais à ne pas faire de «concessions gratuites» à Israël, elle, qui a bradé la souveraineté libanaise et la vie de la population de ce pays au bénéfice exclusif de Téhéran.
Et c’est précisément là, dans cet échec d’Islamabad, dans cette paralysie iranienne, dans cet épuisement du Hezbollah, que surgit, paradoxalement, une opportunité pour le Liban.
Mardi, à Washington, diplomates libanais et israéliens vont se rencontrer. Une première depuis 44 ans que l’Iran n’a peut être pas les moyens de saborder d’office. Téhéran n’a plus de Hezbollah fonctionnel pour dicter sa loi au gouvernement libanais. Et plus les moyens d’être, simultanément, le spoiler du dossier libanais et le négociateur de sa propre survie nucléaire. L’Iran qui a transformé le Liban en terrain de jeu pour sa guerre par procuration est, pour l’instant, occupé ailleurs.
Pour la première fois, le Liban a une fenêtre pour négocier en son nom propre. Pour poser les termes d’une relation entre deux États voisins qui n’ont jamais officiellement été en paix, et pour arrêter les guerres imposées permanentes qui ont coûté au Liban jusqu’à son existence. Le Liban peut négocier Un cessez-le-feu directement. Une démarcation claire au sud. Un retrait israélien contre une souveraineté libanaise réelle et assumée. Ce n’est pas de la capitulation. C’est de la politique étrangère responsable. Un luxe que le Liban n’a pas exercé depuis que la Syrie des Assad puis l’Iran ont décidé de le lui confisquer.
La fenêtre peut se refermer à tout moment. Si Islamabad reprend, si l’Iran récupère un levier ou que le Hezbollah tente un coup en interne. Mardi à Washington, le Liban ne joue pas seulement une trêve. Il joue peut-être sa dernière chance de choisir son camp en connaissance de cause, plutôt que de se le voir attribuer une fois de plus.
L’Histoire offre rarement deux fois la même occasion. Elle l’a offerte en 1983. Le Liban l’a laissée passer. Elle se représente aujourd’hui, dans le chaos d’un après-Islamabad que personne n’avait anticipé. La question n’est pas de savoir si le moment est idéal. Il ne l’est pas. La question est de savoir si le Liban a enfin la volonté de se gouverner lui-même. Seul. Pour la première fois peut être depuis 1943.




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