Le Liban doit négocier son propre accord
©Ici Beyrouth

L’annonce d’un cessez-le-feu de deux semaines entre Washington et Téhéran, saluée comme un répit après des semaines d’escalade, a immédiatement révélé une vérité plus brutale pour le Liban: son sort reste traité comme une variable d’ajustement régionale.

Le bureau de Benjamin Netanyahou a affirmé que cette pause ne s’appliquait pas au Liban, alors même que le Pakistan, médiateur, disait l’inverse. Dans la foulée, l’armée israélienne a maintenu ses opérations et ses ordres d’évacuation, tandis que l’armée libanaise a averti les déplacés de ne pas regagner leurs villages du Sud en raison des bombardements en cours et du danger qui persiste. La France et l’Espagne ont dénoncé la poursuite du front libanais.

Cette séquence sert d’électrochoc. Un État souverain n’attend pas d’être “inclus” par d’autres dans un arrangement qu’il n’a ni négocié ni cadré. Un État souverain ne découvre pas, au gré des communiqués étrangers, si son territoire relève ou non d’une trêve. Un État souverain prend acte des rapports de force, puis cherche à les infléchir par son propre canal politique, diplomatique et sécuritaire. Le Liban n’a pas besoin que les grandes puissances décident à sa place si sa guerre doit s’arrêter. Il a besoin de négocier lui-même les termes d’un accord qui le concerne directement.

On objectera que Beyrouth n’est pas resté totalement silencieux. En mars, le président Joseph Aoun a exprimé la disposition de l’État à engager des négociations directes avec Israël afin de mettre fin au conflit, et des sources proches du dossier ont indiqué qu’une délégation était en cours de constitution. La France elle-même a dit soutenir cette orientation. Mais entre un signal politique et une négociation réelle, il existe un fossé. Une disponibilité ne devient pas une stratégie simplement parce qu’elle a été formulée.

C’est là que commence le problème libanais. Car pour négocier un accord, il ne suffit pas d’en appeler au dialogue. Il faut un mandat, une équipe, un médiateur accepté, un agenda, des garanties de mise en œuvre, c’est à dire des préparations sérieuses.

La médiation n’est pas une formule abstraite: c’est un dispositif. Or c’est précisément ce dispositif que le Liban n’a pas encore rendu visible.

D’abord, il manque un mandat politique unifié. Qui parle au nom du Liban? Avec quelle ligne rouge? Avec quel objectif hiérarchisé? Veut-on un cessez-le-feu immédiat, un retrait israélien, un mécanisme de surveillance renforcé, un échange sur les prisonniers, une stabilisation pérenne de la frontière, ou une négociation plus large sur les garanties de sécurité ? Tant que ces priorités ne sont pas ordonnées par l’État, toute ouverture vers la table des négociations restera vague, donc peu crédible. Un pays qui ne présente pas lui-même la structure de ce qu’il demande laisse à l’autre camp le soin d’en définir les termes.

Ensuite, il manque une délégation réellement instituée. Pas un nom murmuré dans les coulisses, pas une équipe supposée, pas une intention. Une délégation suppose une composition claire, une couverture politique assumée, une compétence technique reconnue et une capacité à tenir une ligne dans la durée. Elle suppose aussi un centre de décision. Tant que le Liban continue d’apparaître comme un pays où la guerre, la frontière, la diplomatie et la sécurité se traitent sur plusieurs canaux parallèles, il sera difficile de convaincre Israël qu’il a en face de lui un interlocuteur étatique unique, stable et capable d’honorer un engagement.

Il manque aussi un médiateur et un format. Les États-Unis restent, qu’on le veuille ou non, l’acteur le plus susceptible d’inciter Israël à négocier. La France peut jouer un rôle d’appui. Les Nations unies peuvent offrir une architecture de légitimité et de suivi. Mais encore faut-il que le Liban formule lui-même le schéma qu’il souhaite: médiation américaine directe, format tripartite sous égide internationale, ou mécanisme franco-américain adossé à l’ONU. Là encore, attendre que d’autres improvisent pour nous un cadre revient à renoncer d’avance à en maîtriser l’issue. Les bons offices n’existent pas sans demande structurée. 

Il faut donc sortir d’une illusion. La souveraineté ne consiste pas à proclamer que le Liban ne veut pas être entraîné dans les guerres des autres, tout en attendant que ces mêmes autres décident de notre place dans la désescalade. La souveraineté, c’est la capacité à produire une voie libanaise, avec des institutions libanaises, un mandat libanais et des objectifs libanais. Cela exige un gouvernement fort, capable, cohérent, qui considère enfin la négociation non comme une concession honteuse, mais comme un instrument de puissance étatique.

Le Liban doit négocier son propre accord, non parce qu’il aurait le luxe d’ouvrir un nouveau chapitre diplomatique, mais précisément parce qu’il ne peut plus se permettre de laisser son avenir suspendu aux arrangements des autres. Tant que notre présence dans une trêve dépendra, d’un communiqué israélien ou d’une annonce iranienne, nous resterons à la périphérie de notre propre destin. Un État fort et souverain ne réclame pas d’être ajouté à une liste. Il se met lui-même à la table.

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