En Ukraine, en Iran, ou au Liban, les coupures d’Internet accompagnent de plus en plus les conflits, qu’elles soient provoquées par les bombardements ou décidées par les autorités. Face à ces ruptures, des applications permettent encore de communiquer sans réseau, via Bluetooth ou Wi-Fi direct. Des solutions limitées, mais parfois vitales pour maintenir un lien.
Dès les premiers jours de l’offensive en Ukraine, les signaux ont été clairs. Le 17 février 2022, des perturbations de connectivité étaient signalées à Lougansk et Donetsk. Puis, à Kharkiv, deuxième ville du pays, lourdement bombardée, une coupure majeure d’Internet a été détectée. À mesure que les infrastructures sont touchées ou que les réseaux sont interrompus, une question se pose: comment continuer à communiquer lorsque tout s’arrête? Dans ces moments-là, une autre couche technologique, plus discrète, prend le relais.
Elle ne repose ni sur les antennes, ni sur les fournisseurs d’accès, mais sur les téléphones eux-mêmes. Des applications permettent d’échanger des messages sans connexion Internet, en utilisant le Bluetooth ou le Wi-Fi direct. Leur logique est simple: faire circuler l’information de proche en proche. Chaque appareil alors devient un relais.
Concrètement, deux utilisateurs peuvent s’envoyer des messages à courte distance – une centaine de mètres au maximum. Mais si d’autres téléphones équipés de la même application se trouvent à proximité, le message peut «sauter» d’un appareil à un autre, étendant ainsi sa portée. Ce système, appelé réseau maillé, permet de recréer une forme de communication locale, même en l’absence totale d’infrastructure.
Parmi ces outils, Bridgefy s’est imposé comme l’un des plus accessibles. L’application, disponible sur iOS et Android, a été utilisée lors de manifestations à Hong Kong, mais aussi évoquée dès les premières coupures en Ukraine. Sur les forums en ligne, certains utilisateurs recommandaient son téléchargement en prévision d’un black-out: «Si Internet est coupé, utilisez Bridgefy», pouvait-on lire.
Son fonctionnement est immédiat. Une fois installée et activée – une première connexion Internet est nécessaire – elle permet d’envoyer des messages privés ou diffusés à tous les utilisateurs proches. L’échange est rapide, intuitif, proche des messageries classiques. Mais cette simplicité a un revers.
Bridgefy a été critiquée pour ses failles de sécurité et ses dysfonctionnements techniques. Des chercheurs ont pointé des vulnérabilités potentielles, et les utilisateurs évoquent régulièrement des bugs. Dans un contexte sensible, ces limites ne sont pas anodines.
À l’inverse, Briar adopte une approche plus exigeante, mais aussi plus robuste. Disponible uniquement sur Android (via Google Play), l’application mise sur la sécurité et l’absence de serveur central. Elle nécessite une configuration plus longue: création de compte, autorisations multiples, ajout de contacts via QR code ou lien.
Mais une fois en place, elle offre davantage de possibilités. Conversations privées, échanges de fichiers, forums internes: Briar ne se contente pas de transmettre des messages, elle structure de véritables espaces d’échange locaux. Surtout, elle privilégie le chiffrement, ce qui la rend plus difficile à surveiller ou à intercepter. Ces différences traduisent deux philosophies. D’un côté, des outils simples, rapides à déployer, mais plus vulnérables. De l’autre, des applications plus complexes, mais conçues pour des environnements à haut risque. Dans tous les cas, leurs capacités restent limitées.
Ces applications ne remplacent pas Internet. Elles ne permettent pas d’accéder à des sites, de consulter l’actualité en ligne ou de communiquer à grande distance. Leur efficacité dépend entièrement de la densité des utilisateurs et de leur proximité. Dans une zone urbaine dense, un message peut circuler relativement loin. Dans un espace dispersé, il s’éteint rapidement. Elles offrent donc une communication fragmentée, locale, souvent minimale. Mais c’est précisément ce qui fait leur utilité.
Dans un contexte de guerre ou de coupure volontaire, maintenir un lien, même restreint, peut être crucial. Informer, alerter, rassurer. Dire où l’on est, vérifier que l’autre va bien, transmettre une information immédiate. Ces usages simples prennent une importance particulière lorsque les canaux traditionnels disparaissent.
Dans des contextes comme celui du Liban, où les infrastructures sont fragiles et où le risque de perturbations est chronique, ces applications apparaissent aussi comme des solutions potentielles. En cas de coupure d’Internet – qu’elle soit liée à des frappes, à des défaillances techniques ou à des décisions politiques – elles pourraient permettre de maintenir un minimum de communication à l’échelle locale.
Sans offrir une alternative complète aux réseaux classiques, ces applications constituent néanmoins un outil de secours, capable de préserver un lien, même limité, dans des situations où l’isolement peut devenir immédiat.




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