Par-delà la fragmentation apparente des théâtres d’opérations, une même ligne stratégique se dessine. De l’enclave de Gaza au sud du Liban, en passant par le Golan syrien, Israël s’emploie à redéfinir son environnement sécuritaire immédiat en imposant des «zones tampons» élargies. Dimanche, le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, a confirmé avoir ordonné à l’armée «d’étendre la zone de sécurité» au sud du Liban, dans le cadre des opérations en cours contre le Hezbollah. Une déclaration qui s’inscrit dans une stratégie plus large, déployée simultanément sur trois fronts. Cette dernière consiste à créer des espaces de séparation, plus ou moins profonds, entre Israël et les forces hostiles, qu’il s’agisse du Hezbollah, des groupes pro-iraniens en Syrie ou du Hamas à Gaza.
Les zones tampons se dessinent
Au Liban-Sud, la transformation est de plus en plus marquée. Longtemps cantonnée à des frappes ciblées le long de la Ligne bleue, l’armée israélienne mène désormais une progression terrestre structurée, englobant plusieurs villages frontaliers, aujourd’hui largement vidés de leurs habitants et, pour certains, détruits, voire entièrement rasés. Depuis fin mars, plusieurs divisions sont engagées simultanément: la 91ᵉ et la 36ᵉ à l’est, la 146ᵉ à l’ouest, la 162ᵉ dans des opérations offensives visant explicitement à élargir la zone tampon, tandis que la 210ᵉ reste positionnée dans le secteur disputé du mont Dov.
Sur le terrain, cette dynamique se traduit par une extension progressive de la zone de sécurité au-delà de la frontière immédiate. Elle concerne les secteurs de Bint Jbeil, Marjeyoun, ainsi que les villages frontaliers comme Aïta el-Chaab, Rmeich ou Maroun el-Ras.
Si le fleuve Litani semble être l’aboutissement final, une autre ligne pourrait bel et bien émerger – quand bien même ce scénario demeure peu probable à l’heure actuelle. Il s’agit de la ligne que dessine le fleuve Zahrani, au nord du Litani. En effet, les maints appels à évacuation au sud de ce fleuve ainsi que les avancées militaires israéliennes laissent entrevoir la volonté de l’État hébreu de créer une profondeur stratégique bien au-delà des quelques kilomètres initiaux.
Dans les faits, Israël ne se limite plus à des incursions. Il s’emploie à installer des bases avancées, contrôler des hauteurs et procéder à une destruction systématique des infrastructures considérées comme utilisables par le Hezbollah, notamment celles liées à la force Radwan.
Dans le sud de la Syrie, la stratégie israélienne repose sur le maintien d’une zone d’exclusion militaire le long des hauteurs du Golan. Cette zone s’étend principalement dans les provinces de Quneitra et de Daraa, avec une profondeur variable pouvant atteindre plusieurs kilomètres à l’intérieur du territoire syrien, avec une présence plus structurée autour du Mont Hermon, point stratégique clé dominant la région.

C’est dans la bande de Gaza que la zone de sécurité israélienne est la plus avancée et la plus structurée. Depuis 2025, Israël y a progressivement établi une bande tampon le long des frontières orientales et nord, avec une profondeur estimée entre 1,5 et plus de 6 kilomètres selon les secteurs.
Cette zone est parfois décrite comme une frontière interne de facto, matérialisée par une «ligne jaune», séparant les zones sous contrôle israélien du reste de l’enclave. Elle longe notamment les secteurs de Beit Hanoun, Jabalia et descend jusqu’à Rafah.

Deux axes structurants renforcent ce dispositif. Le corridor de Netzarim traverse le centre de l’enclave, coupant le territoire en plusieurs segments et facilitant les opérations militaires. Plus au sud, le corridor de Philadelphie, le long de la frontière égyptienne, reste un point clé de contrôle des flux.
Cette configuration s’accompagne d’une destruction massive des zones agricoles et urbaines situées en bordure, notamment autour de Khan Younes, réduisant fortement l’espace disponible pour les populations civiles et transformant la zone tampon en un espace militarisé quasi permanent.
Le Hezbollah, une stratégie d’attrition inspirée de 2006
Face à cette évolution, le Hezbollah a lui aussi adapté sa stratégie. Depuis 2024, le mouvement est passé d’un soutien calibré à Gaza à une logique d’attrition structurée contre Israël.
Sur le terrain, cela se traduit par une combinaison d’actions: tirs de roquettes élargis vers le nord et le centre d’Israël, usage intensif de missiles antichars, drones offensifs et surtout opérations d’infiltration ponctuelles. Certaines attaques récentes, notamment celles menées depuis des hauteurs stratégiques au Liban-Sud, illustrent cette capacité à frapper au-delà des lignes et à empêcher toute stabilisation israélienne.
Le Hezbollah cherche ainsi à contrer directement la logique des zones tampons en rendant toute présence israélienne instable et coûteuse. Cette approche rappelle clairement sa stratégie de 2006, fondée sur la mobilité, la dispersion et la surprise.
Autre évolution majeure: l’élargissement du théâtre de riposte. Le mouvement a revendiqué des frappes visant des cibles stratégiques israéliennes en profondeur, y compris dans la région de Tel Aviv, cherchant à imposer une équation liant frappes israéliennes et ripostes sur des centres sensibles.
Enfin, le Hezbollah a réduit sa signature opérationnelle via la fragmentation de ses unités, la limitation des positions fixes et l’adaptation à un environnement saturé de surveillance. Une mutation qui complique la stratégie israélienne, sans pour autant inverser le rapport de force.




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