Agent d’Ansar: un modèle d’infiltration du Mossad au sein du Hezbollah (2/2)
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Derrière le parcours de recrutement et les premières missions d’Ahmad M., les éléments de l’enquête révèlent désormais l’ampleur du dispositif mis en place, ainsi que la nature précise des renseignements transmis au Mossad et leurs conséquences directes sur le terrain.

De la transmission de rapports de renseignement à l’acheminement de matériel et de fonds, l’acte d’accusation détaille un système structuré d’échange d’informations ayant contribué à des frappes ciblées au Liban. Les aveux du prévenu et les preuves techniques mettent en lumière un rôle opérationnel au cœur d’un réseau d’infiltration aux implications sécuritaires majeures.

Rapports de renseignement

Le lendemain, Ahmad M. a de nouveau rencontré son employeur, Michael Lima, après avoir rejoint le lieu de rendez-vous en empruntant plusieurs taxis, à la demande de ce dernier, afin de déjouer toute éventuelle surveillance. Lors de cet entretien, Michael Lima lui a clairement indiqué que les rapports qu’il préparait étaient directement transmis au Mossad.

Ahmad M. a ainsi acquis la certitude qu’il collaborait effectivement avec ce service, rencontrant ses officiers et leur fournissant des informations et des rapports de renseignement contribuant à des opérations de nature hostile à l’encontre du Liban.

À l’issue de la rencontre, Michael Lima lui a remis une somme de 1 100 euros.

Ahmad M. a reconnu qu’à retour au Liban, il avait bien acheté les lignes téléphoniques convenues et envoyé deux cartes SIM en Suède à l’adresse fournie par Michael Lima.

Avant son départ, Michael Lima lui avait également demandé de transporter une valise jusqu’au Liban. À l’aéroport de Milan, une personne est venue placer cette valise à côté de la sienne, qu’il a ensuite transportée jusqu’à son domicile au Liban.

À l’ouverture de la valise, Ahmad M. a trouvé un ordinateur portable ainsi que trois appareils électroniques dont il ignorait la nature. Conformément aux instructions reçues, il a remis ces équipements à un individu rencontré dans le quartier d’Al-Ouzai, arrivé à moto.

Une femme à l’aéroport

Lors de son retour au Liban en 2022, Michael Lima lui a demandé de transporter une boîte et de la remettre à son arrivée. Une femme s’est présentée à l’aéroport de Milan au moment du départ et a déposé la boîte sur sa valise. Une fois au Liban, Ahmad M. a constaté qu’elle contenait un téléphone mobile et une carte SIM allemande, qu’il a remis à une personne dans la région de Jounieh.

Par la suite, il a garé son véhicule en bord de route, transmis sa localisation à Michael Lima accompagnée d’une photographie des lieux, puis s’est éloigné quelques minutes. À son retour, il a découvert sur le siège un paquet contenant 350 euros.

De plus, conformément aux instructions de Michael Lima, il a remis deux cartes SIM, achetées précédemment, à un individu rencontré dans le quartier d’Ain El-Mreissé, avant de se rendre dans la region de Rmeilé, où il a remis une enveloppe blanche contenant 200 euros à une autre personne arrivée à moto.

Le voyage en Israël

Ahmad M. a également reconnu qu’au début du mois de septembre 2022, il avait rencontré Michael Lima à Milan, qui l’a conduit à l’aéroport, via un couloir privé non accessible au public. Ils ont ensuite embarqué sur un avion privé transportant une vingtaine de passagers.

Alors qu’il commençait à s’interroger sur leur destination, Michael Lima l’a rassuré en lui indiquant qu’ils se rendaient en Israël. Après environ deux heures de vol, l’appareil a atterri et son téléphone portable lui a été confisqué.

Ils ont ensuite rejoint un appartement où Ahmad M. a séjourné durant trois jours. Au cours de cette période, il a été soumis à un nouveau test au détecteur de mensonges, à l’aide d’un dispositif plus sophistiqué que les précédents.

Il a été interrogé sur de nombreux sites situés dans le Liban-Sud, à partir d’un écran affichant des cartes tridimensionnelles détaillant les positions du Hezbollah.

Il a également suivi une formation portant sur les techniques de ciblage et d’approche de personnes affiliées au Hezbollah, les protocoles de rencontre avec ses contacts, la prise de photographies, ainsi que les comportements à adopter dans son environnement afin de ne pas éveiller de soupçons.

Durant son séjour, il a rencontré une jeune femme, Lina, de nationalité libanaise, recrutée depuis plusieurs années. Il a précisé l’avoir retrouvée à Milan en 2024, lorsqu’il lui a remis l’un des appareils transportés depuis le Liban, conformément aux instructions de Michael Lima.

Photographie des sites du Hezbollah

Après son retour à Milan, Ahmad M. a rencontré à deux reprises son employeur, Michael Lima, fin 2023 et en février 2024. Ces entretiens ont porté sur la collecte d’informations supplémentaires relatives aux circuits de financement du Hezbollah au Liban, notamment les modalités d’introduction des fonds, les bureaux chargés de leur distribution, ainsi que certaines activités commerciales menées pour son compte.

À son retour au Liban, il a été chargé de photographier plusieurs sites ciblés par l’armée israélienne, notamment quatre emplacements situés à proximité du marché de Nabatié, dans la région de Kfarjoz, au rond-point de Nabatié et le long de la route de Brayké. Pour mener à bien cette mission, Michael Lima lui a remis un dispositif électronique de petite taille, semblable à une clé USB, à connecter à son téléphone lors de la prise de vue.

Ahmad M. a perçu 800 euros à l’issue de la première rencontre et 1.000 euros après la seconde.

À son arrivée au Liban, il a effectivement photographié les sites désignés et a ensuite acheminé ce dispositif, ainsi qu’un autre appareil électronique, du Liban vers Milan, sur instruction de Michael Lima.

Sa dernière rencontre avec Michael Lima a eu lieu en novembre 2024, en Grèce. À cette occasion, ce dernier lui a indiqué son intention de regagner définitivement le Liban et lui a demandé de photographier des sites ayant été visés par des frappes aériennes israéliennes. Une mission pour laquelle Ahmad M. a perçu 800 euros.

Mouvements du Hezbollah et de la population

Le prévenu a reconnu que les informations fournies au Mossad israélien durant la période de contact, ainsi que la transmission du «courrier mort», se déclinent comme suit:

- Des informations détaillées sur les membres du Hezbollah, leurs familles, leurs numéros de téléphone, leurs lieux de résidence et leurs moyens de transport;

- Des données relatives aux aides financières distribuées par le Hezbollah, aux centres de distribution et de réception des fonds, ainsi qu’aux mécanismes d’acheminement de l’argent vers le Liban;

- Des informations sur les engins et bulldozers utilisés dans le Sud, ainsi que sur les expositions spécialisées, notamment celle de Diab dans la zone de Zefta–Mseilha, qui a été ultérieurement bombardée et détruite par l’aviation israélienne;

- Des renseignements concernant les propriétaires des succursales du supermarché Ramal au Liban-Sud et dans d’autres régions;

- Des informations sur plusieurs établissements, dont l’hôpital Ragheb Harb à Toul, l’hôpital du Sud dans le marché de Nabatié, l’hôpital Al-Rassoul Al-Azam à Beyrouth, l’hôpital Bahman dans la banlieue sud, ainsi que sur des installations industrielles (usine de batteries au lithium à Kfar Sir, usine de câbles électriques à Tefahta, entreprise d’embouteillage d’eau), dont les propriétaires seraient affiliés au Hezbollah;

- Des données sur les caméras de surveillance installées dans sa localité d’Ansar et ses environs ;

- Des informations sur les déplacements nocturnes des habitants et sur les mouvements militaires du Hezbollah dans la région;

- Des renseignements sur les déplacés de 2024 issus des villages frontaliers et sur les aides financières qui leur sont accordées.

Camps du Hezbollah et ses fonds

En janvier 2025, à la suite d’un appel de Michael Lima, le prévenu a fourni des informations sur le salon de «Kinyar» spécialisé dans les engins lourds à Ansariyé, qui avait été visé par une frappe israélienne, afin de vérifier s’il restait opérationnel ainsi que le niveau d’activité sur le site. Il a alors confirmé la poursuite de son activité, avant qu’un bombardement intensif, en septembre 2025, n’entraîne sa fermeture.

En mai 2025, il a également transmis des informations sur une maison située à Ansar, louée à des membres du Hezbollah et utilisée, selon ses dires, pour entreposer des armes, des munitions et du matériel militaire, avant qu’elle ne soit à son tour ciblée par l’aviation israélienne.

Il a en outre envoyé des photos et des vidéos de sites bombardés ainsi que de lieux supposés abriter des camps, des armes et des fonds du Hezbollah. Pour ces opérations, il a perçu 500 euros, déposés dans une enveloppe laissée à l’intérieur d’un véhicule stationné sur la route de Khaldé.

Ahmad M. a également reconnu avoir procédé à des inspections de cibles désignées par Michael Lima avant les frappes, puis à des vérifications après bombardement afin d’évaluer l’efficacité des opérations, notamment sur des dépôts d’armes, des centres de ravitaillement ou des entrepôts. Le nombre total de sites inspectés et photographiés dépasserait une trentaine.

Vidéos

Il ressort de l’analyse technique des deux téléphones saisis à Ahmad Makhdar qu’ils étaient utilisés pour communiquer avec ses contacts, Rami Mourad et Michael Lima
Lors des interrogatoires, le prévenu a confirmé ses premières déclarations, reconnaissant les faits qui lui sont reprochés. Il a précisé que le  montant total des sommes perçues de ses contacts liés au Mossa, en contrepartie de la transmission d’informations, de photographies et de vidéos, ainsi que pour le transport du «courrier mort», s’éleverait à environ 10.000 euros.

Que dit le droit?

Les éléments  exposés dans la section des faits, corroborés par l’analyse technique des téléphones du prévenu Ahmad Mohamad Makhdar ainsi par ses aveux circonstanciés, réitérés lors des interrogatoires, établissent qu’il a entretenu des contacts avec le Mossad israélien et agi pour son compte moyennant rémunération.

Il ressort de l’enquête qu’il a transmis à ses officiers traitants des informations sensibles, des coordonnées, des photographies et des vidéos, assuré le transport de « courrier mort » et fourni un appui logistique, contribuant ainsi à l’identification de cibles ayant conduit à la mort de ressortissants libanais.

Ces faits sont constitutifs des crimes prévus et réprimés par les articles 278, 283 et 284, ainsi que 549, combiné avec l’article 219 du Code pénal.

Par ailleurs, le fait pour le prévenu d’avoir pénétré sur le territoire israélien et d’y avoir séjourné durant trois jours, période au cours de laquelle il a suivi des formations sécuritaires dispensées par des officiers du Mossad, constitue le délit prévu à l’article 285 du Code pénal.

En outre, la transmission de photographies et d’informations relatives à des cibles, ayant contribué à la destruction de bâtiments et de biens à la suite de frappes aériennes israéliennes, relève du délit prévu aux articles 732 et 219 du Code pénal.

Il convient également d’ordonner l’ouverture d’une enquête permanente afin d’établir l’identité complète des personnes dénommées Rami Mourad et Lina.

Par ces motifs, le Parquet militaire a décidé:

1 – D’inculper le prévenu Ahmad M., dont l’identité a été précisée ci-dessus, des crimes visés aux articles 278, 283, et 284 ainsi que 549, combiné avec l’article 219 du Code pénal, et de délivrer un mandat d’arrêt à son encontre.

2 – De le poursuivre pour les délits visés aux articles 285 et 732, combinés à l’article 219 du Code pénal.

3 – De joindre le délit au crime en raison de leur connexité.

4 – De le renvoyer devant la Cour militaire permanente.

5 – De lui faire supporter les frais et dépens.

6 – D’émettre un mandat de recherche permanent en vue d’établir l’identité complète des dénommés Rami Mourad et Lina.

7 – De transmettre le dossier au parquet militaire pour dépôt devant la juridiction compétente.

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