L’Iran et la jouissance du trauma
En Iran, le pouvoir gouverne par le trauma. ©Ici Beyrouth

La République islamique d’Iran ne se contente pas d’hériter de blessures historiques réelles, elle les transforme en instrument de domination. Entre trauma, perversion de la loi et captation du religieux, tentons d’éclairer la manière dont un régime théocratique gouverne en maintenant la société dans l’alerte, la répétition et l’impossibilité du deuil.

L’Iran contemporain fait partie de ces états qui ne gouvernent pas seulement par la force, ni même par l’idéologie, mais par une opération plus insidieuse, presque plus intime. Parce qu’ils dirigent depuis une blessure, qu’ils exhibent, ravivent et finissent par faire croire que sans elle rien ne tiendrait, ni la nation, ni la foi, ni le lien collectif. Ce pays n’est certainement pas le seul régime à instrumentaliser la souffrance historique, mais parce que la forme théocratique de son pouvoir donne à cette instrumentalisation une intensité singulière, le trauma n’y apparaît pas simplement comme une mémoire douloureuse, encore moins comme un accident de l’histoire dont il faudrait relever le pays. Il devient une matière politique, un ressort de légitimation.

De quelle blessure moderne s’agit-il? On peut la reconnaitre à partir du coup d’État de 1953 contre Mohammad Mossadegh, soutenu par Londres et Washington qui demeure l’une des grandes scènes traumatiques de la mémoire iranienne, ayant durablement radicalisé un sentiment hostile à l’occident. La Révolution de 1979 s’est nourrie de ce ressentiment contre le retour autocratique du règne du Shah et contre l’ingérence occidentale. La guerre Iran-Irak, de 1980 à 1988, a laissé des centaines de milliers de morts et un pays profondément meurtri. À cela se sont ajoutés les régimes de sanctions, les humiliations diplomatiques, les assassinats ciblés de responsables iraniens, dont celui de Qassem Soleimani en janvier 2020. On voit bien combien le malheur historique iranien est un matériau réel, épais, transmis, habité.

Le pouvoir iranien, de cette blessure, en fait sa source d’autorité. Il la convertit en régime d’existence. Il gouverne comme si l’effraction traumatique devait toujours recommencer, comme si le pays n’avait pas le droit d’entrer dans un temps moins convulsif, moins hallucinatoire, moins régi par l’urgence. Car la cicatrisation, au fond, lui serait dangereuse. Une cicatrice ferme une plaie, redonne au sujet sa temporalité, lui permet de distinguer l’hier de l’aujourd’hui. Or un pouvoir qui tire sa légitimité de l’alerte permanente a besoin que le passé reste ouvert, inflammable, presque saignant. Il a besoin que la mémoire demeure une chambre d’écho où chaque événement nouveau vient réveiller l’ancien, non pour le transformer, mais pour le reconduire.

Nous savons que le trauma, chez Freud, ne se réduit pas à l’événement aussi violent soit-il. Il se définit aussi par l’impossibilité pour le psychisme d’en effectuer la liaison. Ce qui n’a pas été symbolisé revient, non sous la forme pacifiée du souvenir, mais sous celle de la répétition. Dans Remémoration, répétition et perlaboration, Freud montre que le sujet répète précisément là où il ne parvient pas à se souvenir de façon transformée. Quelque chose du passé insiste dans le présent, non comme un savoir disponible, mais comme une scène agie. Ce qui vaut pour le sujet individuel peut être transposé, bien qu’avec prudence, à l’économie politique d’un régime. Un pouvoir instrumentant le traumatisme ne laisse pas la société élaborer ses blessures. Il l’enferme dans leur retour. Il transforme le travail du deuil en rituel de réactivation.

Lorsqu’une mémoire nationale devient vivante, elle aide les citoyens à accepter la complexité, les contradictions, les voix discordantes. Elle supporte que la blessure soit racontée autrement qu’en un seul idiome. Elle tolère que la douleur n’aboutisse pas toujours à la même conclusion politique. L’instrumentalisation étatique du trauma procède à l’inverse. Elle homogénéise. Elle simplifie. Elle exige que toute atteinte passée confirme une seule vérité présente. Le coup de 1953 doit justifier l’obsession du siège et la soif de revanche. La guerre contre l’Irak doit justifier la militarisation des imaginaires. Les sanctions doivent justifier la fermeture interne. Les assassinats ciblés doivent justifier l’extension indéfinie de l’exception. Le trauma n’est plus alors une blessure à penser, il devient l’instrument de la vengeance.

S. Ferenczi nous aide à saisir un point décisif. Pour lui, le traumatisme ne tient pas seulement à la violence initiale, mais à la manière dont celle-ci est ensuite déniée, renversée, falsifiée par l’autorité. Le second coup est parfois plus ravageur que le premier. L’enfant blessé l’est de nouveau lorsque l’adulte nie ce qu’il a subi, ou l’oblige à en accepter la version imposée. Ce schème, bien sûr, n’est pas à plaquer naïvement sur le politique. Pourtant, il éclaire quelque chose du fonctionnement théocratique. Le peuple iranien a connu des blessures historiques réelles, mais le pouvoir ne lui dit pas simplement qu’il les reconnaît. Il lui intime la manière correcte de les habiter. Il transforme la douleur en devoir d’obéissance. Il intime au sujet de lui remettre sa blessure, son langage, sa colère, sa mémoire et la forme de son deuil. 

La psychanalyste Piera Aulagnier nommait «violence de l’interprétation» le moment où un sens est imposé au sujet avant qu’il puisse élaborer lui-même son expérience. Là encore, l’analogie politique est éclairante. Le régime ne se contente pas de commenter les traumatismes iraniens. Il en parle avant les sujets, à leur place, sur eux. Il pré-interprète l’événement, en fixe l’usage, distribue les affects légitimes. Le deuil doit être héroïque. La peur doit devenir fidélité. La colère doit s’orienter vers l’ennemi désigné. La fatigue elle-même doit être relue comme preuve de grandeur. Le sujet collectif n’est plus autorisé à transformer l’épreuve selon ses propres voies psychiques. Il doit consentir à l’interprétation souveraine qui lui retire une part de sa vie intime.

On touche ici à la question de la perversion, au sens analytique. Chez Freud déjà, puis surtout chez Lacan, le sujet pervers n’est pas simplement celui qui transgresse la loi. Il entretient avec elle une relation beaucoup plus serrée, plus rusée, plus théâtrale. Il la détourne, s’en fait l’instrument, la met en scène pour soutenir sa jouissance. Il prétend souvent servir un ordre supérieur alors qu’il se sert de cet ordre pour assujettir l’autre. Il ne détruit pas la loi, il l’habite de manière frauduleuse. Il la fait parler au profit de sa domination.

Dans une telle perspective, ce qui caractérise le pouvoir théocratique n’est pas seulement qu’il confonde le religieux et le politique. C’est qu’il traite la loi sacrée comme un dispositif de captation de jouissance. Officiellement, il dit protéger l’ordre, la foi, la continuité nationale. En réalité, il tire de cette position un bénéfice psychique et matériel considérable. Il se donne le droit d’ordonner les corps, de réguler les affects, de réprimer la dissidence, de sanctifier certaines morts, d’en invisibiliser d’autres, de distribuer la culpabilité et l’innocence selon sa propre mise en scène. Là se loge quelque chose de la perversion structurale. La loi n’est plus ce qui limite le pouvoir, ni même ce qui rappelle une transcendance qui excède les hommes. Elle devient l’organe même de leur emprise. Elle n’ouvre plus un espace symbolique, elle le colonise.

Le point est d’autant plus sensible dans le cas iranien que la doctrine du velāyat-e faqīh, devenue principe fondateur de la République islamique après 1979, repose sur l’idée qu’en l’absence de l’imam caché, un juriste-théologien peut exercer la garde du gouvernement. Or cette architecture est traversée d’une tension essentielle. Dans le chiisme duodécimain, l’absence de l’imam n’est pas un détail administratif. Elle inscrit au cœur du religieux un manque, une attente, une béance. Une théocratie peut alors être tentée de recouvrir cette béance par une présence saturante du pouvoir clérical. Ce qui était vide à soutenir devient place à occuper. Ce qui s’appelait modestie devient prétention à l’incarnation. Le risque structurel est immense. Le pouvoir ne représente plus seulement la loi, il se vit comme le corps même de sa vérité.

 

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