L'arsenal nucléaire israélien, ou l'ambiguïté dissuasive
©Jack Guez/AFP/Getty Images

Le samedi soir, des missiles balistiques iraniens ont frappé Arad et Dimona, deux villes du Néguev. Cent quatre-vingts blessés, dont plusieurs grièvement, selon le ministère israélien de la Santé. La cible symbolique était évidente : Dimona abrite, à treize kilomètres à peine de la ville, le Negev Nuclear Research Center, cœur du programme nucléaire israélien. L'AIEA a indiqué ne pas avoir connaissance de dommages sur le site.

Téhéran a présenté ces frappes comme une réponse à l'attaque israélienne contre le site d'enrichissement iranien de Natanz. En visant Dimona, l'Iran pointait du doigt ce qu'Israël refuse depuis soixante ans d'admettre officiellement : qu'il est une puissance nucléaire.

Car il existe au Moyen-Orient un arsenal que personne n'est censé nommer. Pas parce qu'il est inconnu – les services de renseignement occidentaux, les instituts de recherche stratégique et les gouvernements arabes en ont depuis longtemps acté la réalité – mais parce qu'un accord tacite, soigneusement entretenu depuis plus d'un demi-siècle, interdit d'en parler officiellement. Cette convention du silence porte un nom en hébreu : l'«amimut», l'ambiguïté délibérée.

Une doctrine construite sur la survie

Pour comprendre l'«amimut», il faut repartir du contexte dans lequel elle est née. En 1955, David Ben Gourion prend la décision de doter l'État hébreu d'une capacité nucléaire. La logique est avant tout existentielle : Israël, petit État encerclé par des voisins qui refusent de reconnaître sa légitimité, cherche une assurance ultime contre une menace d'annihilation. Comme l'écrit l'historien Avner Cohen, cité par le Bulletin of the Atomic Scientists, Ben Gourion «croyait qu'Israël avait besoin d'armes nucléaires comme assurance de dernier recours en cas d'urgence militaire extrême».

La coopération franco-israélienne rend le projet possible : un accord secret signé en 1956 prévoit la construction d'un réacteur à eau lourde à Dimona, dans le Néguev, mis en service en 1963. Selon la Carnegie Endowment, ce réacteur sera ultérieurement modernisé pour atteindre une puissance de 75 à 150 mégawatts, permettant une production annuelle estimée à 20 à 40 kilogrammes de plutonium de qualité militaire.

La politique d'ambiguïté qui en découle n'est pas de la duplicité gratuite – c'est une posture stratégique raisonnée. Comme l'a lui-même reconnu l'ancien premier ministre Shimon Peres interrogé par la BBC en 2003 : «Si quelqu'un veut vous tuer et que vous utilisez la déception pour sauver votre vie, ce n'est pas immoral».

La formule rituellement répétée depuis lors – «Israël ne sera pas le premier à introduire des armes nucléaires au Moyen-Orient» – repose sur une définition précise du terme «introduire» : tester ou reconnaître publiquement l'existence d'un arsenal, non simplement le posséder. Ce cadre sémantique fut formalisé en 1969 lors des négociations sur la vente des F-4 Phantom, débouchant sur un accord tacite entre Richard Nixon et Golda Meir qui permit à Washington de maintenir sa politique de non-prolifération sans confrontation directe avec son allié.

Un arsenal à trois vecteurs

L'arsenal israélien repose aujourd'hui sur une triade nucléaire bien documentée, même si aucun chiffre officiel n'a jamais été confirmé. Le composant aérien est assuré par les chasseurs F-15I et F-16I, auxquels s'ajoutent progressivement les F-35I. La composante terrestre s'appuie sur les missiles balistiques mobiles Jéricho II et Jéricho III, ce dernier étant doté d'une portée dépassant 4 000 kilomètres – suffisante pour couvrir l'ensemble du territoire iranien, selon Carnegie.

Enfin, la composante navale repose sur six sous-marins de classe Dolphin d'origine allemande, équipés de tubes permettant le lancement de missiles de croisière Popeye Turbo à capacité nucléaire, offrant à Israël une capacité de seconde frappe difficilement neutralisable – précisément parce que la petite taille du territoire israélien le rend vulnérable à une première frappe massive.

Quant à la taille de l'arsenal, les estimations des instituts spécialisés varient, mais le Bulletin of the Atomic Scientists retient un chiffre d'environ 90 ogives. Dans tous les cas, il s'agit d'un arsenal de dissuasion, dimensionné non pour une projection de puissance globale, mais pour garantir qu'aucun adversaire régional ne puisse envisager une attaque existentielle contre l'État hébreu.

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