Wafic Safa promet des surprises… et dicte sa loi
©Ici Beyrouth

Dimanche, Wafic Safa a pris la parole avec l’assurance de celui qui se croit au-dessus des règles: le Hezbollah serait prêt pour une guerre longue, aurait «corrigé ses failles» sécuritaires et préparerait des «surprises» – drones kamikazes en tête. Il ne s’agit pas ici d’un simple diagnostic militaire. C’est un aveu cynique: le Hezbollah continue d’entraîner le Liban dans une guerre qui n’est pas la sienne, dont les Libanais paient le prix, et le tout avec une froide désinvolture.

Celui qui fut le chef de l’unité de coordination et de liaison de la formation pro-iranienne a franchi un seuil supplémentaire. En menaçant ouvertement l’État, M. Safa a officialisé ce que tout le monde sait déjà: les institutions libanaises ne dictent pas la loi au Hezbollah, c’est l’inverse. «Le Hezbollah entend contraindre le gouvernement à revenir sur sa décision d’interdire ses activités militaires», a-t-il lancé, avant de préciser, sans ciller: «Ces décisions seront contrées quelle que soit la manière». Autrement dit: la milice dicte ses règles, et l’État libanais n’a qu’à s’aligner… ou subir.

Une rhétorique martiale pour masquer des revers visibles

À en croire M. Safa, le Hezbollah aurait surmonté ses failles et renforcé ses capacités, prêt à surprendre son adversaire israélien. Sur le terrain, la réalité est plus prosaïque et s’inscrit en contradiction avec les dynamiques observées sur le terrain. Ces derniers mois, une série de frappes israéliennes d’une précision inédite ont ciblé davantage de cadres, d’infrastructures clés et de chaînes logistiques. Dans le jargon militaire, cela traduit une dégradation des systèmes de sécurité: infiltrations, communications exposées, chaînes de commandement vulnérables.

Dans ce contexte, affirmer que les «failles» ont été corrigées relève moins d’un constat opérationnel vérifiable que d’un exercice classique de communication de crise. Quant à la mise en avant des drones «kamikazes» et aux «surprises» sur le terrain, celle-ci correspond plus à une adaptation contrainte – des moyens peu coûteux pour compenser une asymétrie technologique – qu’à une quelconque supériorité retrouvée.

Défier l’État, exploiter ses divisions

L’un des passages les plus révélateurs reste sans doute celui où Wafic Safa assure que le Hezbollah imposera sa volonté au gouvernement et qu’il le contraindra à revenir sur sa décision du 2 mars dernier, consistant à interdire les activités militaires et sécuritaires du Hezbollah. Cette déclaration ne relève pas de l’improvisation. Elle s’inscrit plutôt dans une logique assumée de domination du politique par le militaire.

En relations internationales, un tel positionnement correspond à ce que l’on qualifie de «capture de l’État» par un acteur armé non étatique. Le message est tel que les institutions libanaises ne fixent pas, pour lui et la milice qu’il représente, les règles du jeu. Au contraire, celles-ci doivent se plier à sa volonté, voire s’effacer devant un rapport de force qu’il entend dicter par tous les moyens.

La rue comme levier de coercition

Wafic Safa affirme, en outre, que le Hezbollah ne fera pas tomber le gouvernement par la rue «pour l’instant», tout en évoquant un «agenda différent» après la guerre, qui pourrait inclure un recours à la mobilisation populaire.

L’histoire récente du Liban donne un éclairage particulier à cette déclaration. Le Hezbollah a déjà démontré sa capacité à imposer un rapport de force par la rue, notamment lors des événements de 2008, lorsque ses combattants avaient pris le contrôle de larges secteurs de Beyrouth, faisant basculer le pays au bord de la confrontation civile. Nous étions en mai 2008 lorsqu’une série d’affrontements armés d’ampleur ont éclaté après une décision du gouvernement visant à renvoyer le directeur de la sécurité de l'aéroport international de Beyrouth et ordonnant le démantèlement du réseau de télécommunication du Hezbollah.

Dans ce contexte, la référence à un usage futur de la rue pourrait, à en croire M. Safa, s’apparenter moins à une hypothèse qu’à une menace à peine voilée. Sauf qu’aujourd’hui, cette rue n’est plus acquise comme elle l’était autrefois: une partie de la base populaire du Hezbollah, épuisée par la guerre, déplacée, appauvrie et laissée pour compte, commence à payer le prix de ses choix et à en contester, de plus en plus ouvertement, le coût et le sens.

Pour asseoir ses propos, M. Safa va plus loin en pointant les divergences supposées entre le président de la République, Joseph Aoun et le Premier ministre, Nawaf Salam. Une manière classique de «diviser pour mieux régner», puisque si fractures institutionnelles il y a, Wafic Safa en profite pour les exagérer ou les exploiter, dans le but de renforcer un rapport de force déjà déséquilibré, au détriment de la stabilité du pays.

Le récit de M. Safa se heurte, en effet, aux faits. Lundi matin, et après un entretien avec le chef de l’État au palais de Baabda, le Premier ministre Nawaf Salam a assuré être «en contact quotidien avec le président de la République», précisant que tous deux œuvrent de concert pour mettre fin à la guerre dans les plus brefs délais.
 

Dans le même esprit, une réunion a également réuni M. Aoun avec le président du Parlement, Nabih Berry, qui a déclaré, à l’issue de la rencontre, que «la présence du président de la République est de nature à rassurer».

Le retour opportun d’un homme de l’ombre

La récente intervention de Wafic Safa est d’autant plus significative qu’elle marque le retour d’un homme que l’on n’entendait presque plus. Il faut dire que sa démission, en février dernier, restée sans explication claire, avait alimenté les hypothèses d’un recul, voire d’une mise à l’écart au sein du Hezbollah.

Or, il n’est pas sans dire que M. Safa n’est pas un cadre secondaire. Longtemps en charge des dossiers sécuritaires les plus sensibles, il a été l’un des architectes de l’appareil interne de la formation pro-iranienne. Son silence, ces derniers mois, coïncidait avec une phase de vulnérabilité accrue.

Plusieurs frappes israéliennes l’ont d’ailleurs visé, sans parvenir à l’atteindre. Une survie répétée qui a contribué à entretenir son aura, mais qui ne dit rien de son influence réelle au moment de sa disparition du paysage médiatique.

Son retour aujourd’hui n’a rien d’anodin. Dans les organisations militarisées, la réactivation de figures sécuritaires intervient souvent lorsque la cohésion interne est fragilisée et que le besoin de contrôle se fait plus pressant.

Alliances fissurées, dépendances assumées

Autre élément révélateur: la manière dont Wafic Safa évoque les alliances. En parlant de partenaires qui «ont trahi ou mal calculé», il acte publiquement la rupture politique avec le Courant patriotique libre.

Dans le même temps, il réaffirme une fidélité totale à son allié, chef du mouvement Amal et président du Parlement, Nabih Berry. Une déclaration qui souligne une réalité politique persistante, celle selon laquelle le Hezbollah, malgré son discours de puissance autonome, reste dépendant d’équilibres internes qu’il ne maîtrise pas entièrement. Ce resserrement autour d’un noyau dur intervient dans le cadre d’une conjoncture où ses marges de manœuvre apparaissent plus limitées qu’auparavant, tant sur le plan militaire que politique.

Au final, l’intervention de Wafic Safa ressemble moins à une démonstration de force qu’à une tentative de reprise en main. Derrière les promesses de «surprises» et les accents guerriers, c’est un mouvement sous pression qui s’exprime. Un mouvement qui, fidèle à sa logique, choisit une fois de plus de répondre à ses fragilités par l’escalade verbale et la mise sous tutelle de l’État.

Et, si surprise il devait y avoir, elle résiderait peut-être moins dans ses capacités militaires que dans l’ampleur du décalage entre son discours et la réalité.

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