La chute du régime iranien semble être un phénomène complexe, impliquant des enchevêtrements subtils bien loin des scénarios linéaires généralement associés au changement de régime. Cela ne signifie pas que cette guerre était une entreprise arbitraire motivée uniquement par des raisons idéologiques ou des calculs cyniques fabriqués par des politiciens des deux côtés du conflit, à savoir l’Iran et ses ennemis. Les conséquences voulues et non voulues de la guerre faisaient partie du tableau stratégique dès le départ.
Il serait hypocrite et naïf de penser le contraire. Le plan même du pogrom inaugural du 7 octobre 2023 visait à créer une dynamique de guerre généralisée et sans fin, où la déstabilisation du système régional, la prolifération des guerres civiles et la radicalisation idéologique caractériseraient l’ordre géopolitique projeté. Ce processus, loin d’être une innovation, est le résultat du plan initial tracé par Qassem Soleimani lorsqu’il a élaboré et mis en œuvre les dispositions de la « plateforme stratégique intégrée » qui se concentre sur le noyau proche‑oriental (Liban, Syrie, Irak, Gaza et les Territoires palestiniens), ainsi que sur les franges yéménites lointaines et leurs zones associées.
La contre‑offensive israélienne, mûrie lors des deux dernières décennies et succédant à la guerre de 2006 au Liban, visait à relever les défis posés par la stratégie iranienne et à fixer les coordonnées d’un ordre contre‑stratégique à multiples piliers. Ce qui est remis en question concerne non seulement les équations militaires, mais également les récits politiques et stratégiques qui les sous‑tendent, en particulier la manière dont ces récits influencent les conflits en cours et les dynamiques de pouvoir dans la région.
Ainsi, le scénario des portes tournantes n’est irrévocablement pas un résultat contingent d’un cours imprévu ; il est la conséquence directe d’une stratégie intentionnelle visant à détruire les plateformes opérationnelles de la tactique de subversion iranienne, remodeler le paysage géostratégique et redéfinir les postulats géopolitiques du Moyen‑Orient. L’effondrement de l’ordre politique interétatique arabe s’articule sur la défaillance de ses modèles de gouvernance, la fragilité de ses schémas de concorde civile, la faillite de l’héritage postimpérial (arabisme, islamisme et autoritarismes divers) et l’élargissement du champ du nihilisme, de la violence et des friches politiques. Comment expliquer la violence parrainée par l’État si ce n’est le résultat du nihilisme déguisé en islamisme politique oppressif ?
Lorsque nous passons en revue les événements de la fin du siècle, nous nous heurtons à l’échec de la modernité arabe et islamique à établir des régimes politiques fondés sur la constitutionnalité, les consensus par recoupement, le pluralisme et la civilité de base, ainsi qu’à l’incapacité à engager des résolutions de conflits discursives tant à l’intérieur qu’entre les États ; le conflit arabo‑israélien en est un exemple significatif. Le rejet même de la diplomatie et la rhétorique de diabolisation ne sont pas de simples hasards, et les tournants sanglants des conflits sont les résultats inévitables d’un scénario prescrit. La question à poser d'abord est de savoir si ces évolutions dramatiques étaient évitables ou si l’ajustement aux diktats de cette géopolitique serait un meilleur moyen de préserver la paix et d’aborder les questions persistantes du pluralisme conflictuel, de l’ethnonationalisme et de leurs corollaires en matière de politiques publiques.
La fin du califat, l’échec de l’État territorial et le retour abrupt de l’impérialisme islamique, ainsi que leurs antidotes idéologiques et alternatives stratégiques, expliquent les complications croissantes et leurs développements. La diplomatie a échoué lors des trois dernières années à traiter les dynamiques en évolution et leurs répercussions. L’échec de la diplomatie est principalement dû à la domination des récits impériaux, à l’extranéité géopolitique d’Israël, et à l’hostilité idéologique persistante caractérisée par des représentations manichéennes et des différences idéologiques irréconciliables. Les conflits actuels ont fini par remettre en question les fondements stratégiques et idéologiques de ce qui reste de la géopolitique du Moyen‑Orient, révélant l’instabilité et les alliances changeantes qui mettent au défi les structures de pouvoir traditionnelles de la région.
Il n’est pas fortuit que des conflits de portée hypothétiquement limitée au Proche‑Orient finissent par modifier les dynamiques géostratégiques et politiques d’une région qui a perdu ses points de gravitation. L’impérialisme chiite iranien a été dupé par ses gains tactiques, la fragilité des régimes arabes et les ambiguïtés d’un ordre international naissant. La contre‑offensive israélienne a inauguré la nouvelle dynamique stratégique qui a conduit à la destruction d’un ordre géopolitique moyen‑oriental décadent et de ses piliers.
Cette situation chaotique conduira inévitablement à l’éradication de l’influence iranienne à travers le spectre géopolitique défini par la politique de puissance iranienne. Par ailleurs, la défaite militaire devrait marquer la fin d’une ère tout en servant de catalyseur aux dynamiques en évolution façonnées par les facteurs géostratégiques en cours et leurs influences sociétales et politiques émergentes. Les délires idéologiques de l’arabisme et de l'islamisme cèdent la place à des microdynamiques qui façonnent les débats politiques sur des enjeux tels que les droits humains, l’autodétermination nationale, les interdépendances économiques, le pluralisme culturel et civilisationnel, et la realpolitik.
Ces dynamiques montantes ne peuvent pas rebrousser chemin, aussi grandes que soient les difficultés et sinueux les parcours. Renégocier l’ordre géopolitique ne ramènera probablement pas les paradigmes dépassés et les vecteurs politiques des impérialismes en décomposition, car ceux-ci ont tous disparu. Le cours réel redéfinit les équilibres politiques et civilisationnels globaux dans un monde qui a perdu ses ancrages tout en réhabilitant la centralité israélienne dans les débats et évolutions géopolitiques actuels.
La défaite du régime islamique iranien et de sa brève ambition géostratégique représente un tournant géopolitique et intellectuel significatif. La stratégie américaine ne peut se permettre d’ignorer l’ampleur de l’entreprise actuelle ni de revenir à la politique du statu quo ante. Ainsi, ce faisant elle compromettrait les progrès accomplis dans la redéfinition des dynamiques de puissance mondiales et dans la réponse aux défis posés par les menaces montantes.




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