Pour la deuxième fois depuis le début de l’escalade, le porte-parole arabophone de l’armée israélienne, Avichay Adraee, a appelé, mardi matin, les habitants situés au sud du fleuve Zahrani à évacuer vers le nord. Jusqu’ici, les injonctions se concentraient principalement sur la bande située au sud du Litani. Désormais, la pression s’étend davantage.
Ce déplacement du discours militaire redessine, en creux, la géographie du conflit. Deux espaces apparaissent clairement: celui, frontal, entre la frontière et le Litani; et celui, plus en profondeur, entre le Litani et le Zahrani. Deux territoires. Deux niveaux d’exposition. Une même dynamique: pousser la population vers le nord.

De la frontière au Litani: une bande sous contrainte militaire directe
Au sud du Litani, la guerre est installée. La zone s’étend sur environ 1.100 km² et regroupe 162 villages, répartis entre quatre cazas: Tyr, Bint Jbeil, Marjeyoun et Hasbaya. Elle abritait, avant les déplacements massifs, près de 500.000 habitants, selon les estimations fondées sur les listes électorales, rappelle l’ancien commandant du secteur sud du Litani, le général Khalil Gemayel, interrogé par Ici Beyrouth. La profondeur du territoire varie fortement: cinq kilomètres dans certaines zones à l’est, jusqu’à trente km dans d’autres localités à l’ouest. Une géographie qui explique la fragmentation du front et la multiplicité des points de contact.
Sur le terrain, l’armée israélienne n’occupe pas l’ensemble de cette bande, mais elle y a pénétré par endroits. «Les Israéliens n’ont pas dépassé cinq à six kilomètres à l’intérieur du sol libanais», précise le général Gemayel. Les abords du secteur de Taybé figurent parmi les avancées les plus notables.
Selon une source sécuritaire consultée par Ici Beyrouth, les axes de progression israélienne sont connus, presque classiques.
Le littoral d’abord, en direction de Tyr et du pont de Qasmiyé, point de passage stratégique vers le Litani. Les hauteurs centrales ensuite, autour de Bint Jbeil et Maroun el-Ras, qui offrent un contrôle tactique sur les vallées. Enfin, l’axe est, de Marjayoun à Khiam, permettant de descendre vers le fleuve.
Face à cette progression, les opérations du Hezbollah se maintiennent. Elles ne se traduisent pas par une ligne de front continue, mais par des actions ponctuelles, localisées, adaptées au terrain. Combats rapprochés, embuscades, frappes ciblées. La zone, même partiellement vidée de ses habitants, reste contestée.
Du Litani au Zahrani: une profondeur stratégique sous pression
Au nord du Litani, la situation change de nature. On entre dans une zone plus dense, plus structurée, qui comprend notamment le caza de Saïda-Zahrani, intégré au gouvernorat du Sud.
«On compte entre 150.000 et 180.000 habitants dans cette région», indique le général Khalil Gemayel à Ici Beyrouth. Un espace qui n’avait été, jusqu’ici, visé qu’une seule fois par des ordres d’évacuation généralisés.
L’avertissement israélien ne signifie pas, à ce stade, une avancée terrestre imminente. «Ce n’est pas un indicateur de progression militaire. Il s’agit, plutôt, de provoquer des vagues de déplacements encore plus importantes», insiste l’ancien commandant du secteur sud du Litani. Autrement dit, il s’agit moins pour le moment de conquérir que de vider.
Le phénomène est déjà en cours. Les habitants du sud du Litani se déplacent vers le nord, souvent vers des localités qu’ils connaissent, notamment dans la région de Zahrani. Ce mouvement crée une pression croissante sur les infrastructures locales et sur des zones qui n’étaient pas conçues pour absorber un tel afflux.
Sur le plan militaire, une progression vers le Zahrani suivrait des axes logiques. Le littoral reste le corridor principal, avec un point clé: le pont de Zrariyé, qui relie directement le sud du Litani à cette zone.
À cela s’ajoutent les routes intérieures passant par Nabatiyé, ainsi que les prolongements à l’est, depuis Marjayoun. Les distances restent toutefois importantes. Entre Naqoura et le fleuve Zahrani, la profondeur est considérable. «Le Zahrani est encore loin d’être atteint», souligne notre interlocuteur, écartant l’idée d’une avancée rapide à court terme.
Dans cette zone, le Hezbollah conserve une présence, sans visibilité précise. Une implantation en profondeur, moins exposée, plus diffuse, qui complique toute projection militaire.
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse la seule ligne de front. La guerre ne progresse pas uniquement en kilomètres, mais en déplacements de population. Du sud vers le Litani. Du Litani vers le Zahrani. L’objectif apparaît double: créer une zone vidée au sud du Litani et exercer une pression démographique au nord, sur un territoire déjà fragile. Il s’agit également de saturer les capacités d’accueil et de déstabiliser l’équilibre local. Sur le terrain, la ligne militaire reste encore contenue. La ligne humaine, elle, a déjà commencé à remonter.
Et c’est peut-être là que se joue, en silence, la transformation la plus profonde du Sud.




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