Hasbaya: accueillir ou survivre ?
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Au pied du mont Hermon, Hasbaya n’entend pas encore le fracas des bombardements. Mais la guerre du Sud s’y installe autrement. Silencieusement.

Depuis l’intensification des combats à la frontière, ce caza frontalier – longtemps présenté comme un bastion de coexistence – accueille des milliers de déplacés. Un refuge, certes. Mais un refuge désormais sous pression.

Car derrière l’élan de solidarité, un malaise discret commence à émerger: pression économique, infrastructures saturées et inquiétudes sécuritaires mettent progressivement à l’épreuve un équilibre déjà fragilisé par la guerre. À Hasbaya, la crise des déplacés ne se mesure pas seulement en chiffres. Elle se lit aussi dans la fragilité croissante d’un équilibre communautaire longtemps présenté comme un modèle.

Un refuge devenu zone de pression

Dans les ruelles du centre de Hasbaya, la vie semble continuer. Les cafés accueillent leurs habitués, les commerces ouvrent chaque matin et la citadelle domine toujours la vallée.

Mais sous cette apparente normalité, les conversations ont changé.

«Nous avons toujours accueilli ceux qui fuient la guerre», explique Fadi, mécanicien dans la région. «Mais quand tout le monde est déjà en difficulté, la situation devient plus compliquée.»

L’arrivée de près de 3.500 déplacés dans le caza, selon les chiffres communiqués par les municipalités du caza de Hasbaya, modifie l’équilibre d’une région qui ne dispose ni des infrastructures ni des ressources nécessaires pour absorber un tel afflux.

La peur silencieuse de devenir une cible

Au-delà de la pression économique, une inquiétude plus diffuse circule dans les discussions privées =: celle de voir la guerre s’inviter dans une région qui s’en croyait relativement protégée.

Dans un pays où une frappe peut transformer un immeuble en cible militaire en quelques secondes, certains habitants redoutent que la présence de nouveaux arrivants — dont les profils restent parfois inconnus pour les habitants— n’expose la région à des risques imprévisibles.

«Nous ne voulons pas que la guerre arrive ici par la petite porte», confie un commerçant. «On observe qui arrive, qui loue, qui s’installe. Ce n’est pas de la méchanceté», insiste-t-il. «C’est un réflexe de protection.»

Cette méfiance reste rarement exprimée publiquement. Mais elle installe progressivement un climat de suspicion.

L’inflation, moteur du ressentiment

Le marché du logement a été le premier à ressentir l’impact du déplacement interne.

Dans plusieurs villages du caza, les loyers ont bondi de 60 à 100 % en quelques semaines. Des appartements modestes se louent désormais à des prix autrefois impensables pour la région.

Certains propriétaires ont même résilié des baux pour relouer plus cher à des familles déplacées.

«Le problème n’est pas les déplacés», explique Souad, une enseignante.  Le problème, c’est que tout le monde est déjà étranglé par la crise.»

Cette inflation immobilière nourrit un ressentiment discret, dirigé moins contre les déplacés eux-mêmes que contre les effets collatéraux de leur présence dans une économie déjà asphyxiée.

La guerre n’est pas encore arrivée à Hasbaya. Mais ses conséquences, elles, sont déjà là. La crise des déplacés n’est plus seulement humanitaire: elle devient une épreuve de résistance pour la coexistence libanaise.

Mahmoud, déplacé de Khiam avec sa femme et ses trois enfants, loue une chambre dans un immeuble en périphérie de Hasbaya. «On a quitté notre maison en dix minutes. On a pris les papiers, un sac, les enfants. C’est tout». Sa femme, Hoda, acquiesce sans lever la tête, «j’ai peur qu’on nous demande de partir. Alors on attend. On essaie de ne pas trop exister», ajoute-t-elle.

Des infrastructures saturées

La pression démographique se répercute sur l’ensemble des services publics. Face à cette situation, les municipalités se retrouvent en première ligne.

Recensement des familles déplacées, coordination avec les ONG, gestion des écoles et des infrastructures: les autorités locales tentent d’improviser des solutions. Mais leurs moyens restent limités.

Le maire de Hasbaya, Labib Hamra, alerte sur cette pression croissante : «Hasbaya a toujours ouvert ses portes. Mais nos capacités sont limitées. Sans soutien réel de l’État, la gestion de cette crise dépasse largement les moyens des municipalités.»

Certaines écoles et bâtiments publics ont même été temporairement mobilisés pour accueillir des familles. Aucune stratégie nationale n’a été mise en place pour gérer les déplacements internes.

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