Liban-Sud: où sont positionnées les forces israéliennes?
©JALAA MAREY / AFP

Au Liban-Sud, la configuration du terrain révèle une dynamique complexe faite d’avancées tactiques israéliennes limitées, de tentatives de création d’une zone tampon et d’un redéploiement prudent de l’armée libanaise. Sur le sol, l’armée israélienne opère par incursions ponctuelles visant essentiellement les hauteurs dominantes, tandis que l’armée libanaise ajuste son dispositif sans s’engager dans une confrontation directe.

Une progression israélienne par les hauteurs

Selon l’ancien commandant du secteur sud du Litani, le général Khalil Gemayel, interrogé par Ici Beyrouth, l’armée israélienne a déployé trois divisions le long de la frontière libano-israélienne, couvrant l’ensemble du front qui s’étend de Naqoura jusqu’au mont Hermon.

Dans le secteur ouest, entre Naqoura et Aïtaroun, opère la 146e division, composée notamment de brigades d’infanterie et d’une brigade blindée, soit un effectif estimé entre 7.000 et 10.000 soldats. Plus à l’est, la 91ᵉ division, dite division de Galilée, est déployée entre Aïtaroun et le fleuve Wazzani. Enfin, le secteur du Golan, qui s’étend vers les fermes de Chebaa et le mont Hermon, est sous la responsabilité de la 210e division.

Dans cette configuration, Israël semble privilégier une tactique d’avancées progressives plutôt qu’une offensive généralisée. «Quand l’armée demande aux habitants de villages entiers d’évacuer une zone et non seulement quelques bâtiments, cela peut laisser penser à une préparation d’invasion», explique le général Gemayel. Toutefois, selon lui, une invasion massive reste peu probable à ce stade.

«L’expérience passée allant de 1978 aux années 2000 a montré à Israël combien la résistance pouvait être forte dans une région vaste, accidentée et hostile. De plus, dans le contexte de la guerre en cours avec l’Iran, Israël ne voudra probablement pas s’engager dans une invasion terrestre majeure au Liban», souligne-t-il.

Sur le terrain, les incursions israéliennes suivent un schéma précis: des unités franchissent la frontière pour effectuer des reconnaissances offensives, se retirent sous la pression des combats, puis l’aviation intervient avant une nouvelle tentative d’approche.

Dans le secteur de Shlomi, proche des localités israéliennes de Hanita et Kfar Rosh Hanikra, l’armée israélienne a renforcé plusieurs positions qu’elle occupait déjà, notamment Tall Ghabyin et les abords de Labbouné. À partir de ces points fortifiés, des unités tentent de progresser vers la colline de Chamaa, située à environ six kilomètres de la frontière. Cette hauteur stratégique domine l’ensemble de la route côtière reliant Naqoura à Tyr et permet d’avoir une vision stratégique jusqu’au camp palestinien de Rachidiyé.

Plus à l’est, dans le secteur de Jabal Blat, l’armée israélienne tente des infiltrations vers Qaouzah puis la colline de Beit Lif, également situés à quelque six kilomètres de la frontière. Là encore, les unités avancent, se heurtent à des tirs, puis se replient avant que l’aviation ne frappe la zone.

Selon le général Gemayel, ces tentatives s’inscrivent dans une logique territoriale précise. «Nous voyons apparaître une ligne de collines situées environ six kilomètres à l’intérieur du territoire libanais. Chaque colline donne sur la suivante. Israël chercherait à contrôler ces hauteurs pour créer une zone tampon», souligne-t-il.

Cette stratégie apparaît particulièrement visible dans le secteur de Maroun el-Ras, où les forces israéliennes ont progressé dans la plaine afin de tenter d’atteindre la colline de Maroun el-Ras, située à approximativement cinq kilomètres de la frontière. Dans cette zone, les hauteurs forment un arc dominant l’ensemble du secteur.

Une ligne de collines destinée à former une zone tampon

Dans le secteur central, les combats ont également été signalés autour de Houla et de Markaba, ainsi qu’aux abords de la colline deTalloussa. Les unités israéliennes tentent d’y progresser par petits groupes, selon la même méthode de reconnaissance offensive.

Plus au sud-est, dans le secteur de Metoula, l’armée israélienne opère depuis la colline de Hamames, située entre la plaine de Qlayaa et celle de Marjeyoun-Khiam. De là, des blindés ont tenté d’avancer vers Tall Nahas, une position clé formant un triangle stratégique reliant Kfarkila, Bourj al-Moulouk et Qlayaa.

Des combats ont également été signalés dans la plaine de Khiam, tandis que les forces israéliennes cherchent à reprendre le contrôle de deux hauteurs stratégiques qu’elles occupaient avant leur retrait de l’an 2000: la colline d'Ezziyé et celle d’Ouweida, culminant à environ 750 mètres d’altitude. Ces positions dominent la vallée du Litani et permettent d’observer les axes reliant Khardali, Talloussa et la plaine de Marjeyoun.

Selon le général Gemayel, l’ensemble de ces mouvements révèle une logique militaire cohérente. «Les collines sont reliées entre elles. Israël cherche à établir une ligne continue de positions dominantes afin de contrôler la zone située derrière elles», note-t-il.

L’objectif immédiat serait d’éloigner la menace pesant sur les localités israéliennes frontalières. Il n’en demeure pas moins que cette configuration pourrait également servir de base de départ pour une opération terrestre plus large.

«Si la guerre avec l’Iran devait s’achever et que le front libanais restait actif, cette zone pourrait devenir une plateforme de lancement pour une invasion du Liban-Sud», explique-t-il.

La perspective d’une progression jusqu’au fleuve Litani reste toutefois, selon lui, davantage un scénario stratégique qu’une réalité imminente. «Le Litani a toujours été un vieux rêve stratégique israélien. Si Israël atteignait ce fleuve, cela représenterait environ 1.100 kilomètres carrés de territoire. On serait alors à seulement 25 kilomètres de Saïda, et même le camp de Aïn el-Héloué pourrait être à portée d’artillerie», ajoute-t-il.

Pour l’heure, les incursions observées ne laissent pas présager une telle avancée.

Le redéploiement prudent de l’armée libanaise

Face à ces mouvements, l’armée libanaise a procédé depuis l’intervention du Hezbollah dans la nuit du 1er au 2 mars dernier, à un redéploiement de ses unités, une décision qui a suscité de nombreuses interrogations.

Selon le général Gemayel, cette décision s’explique par la nature même du dispositif militaire libanais au Sud. Après la fin de la guerre en novembre 2024, l’armée avait commencé à se redéployer au sud du Litani avec un plan prévoyant 60 points d’observation le long de la Ligne bleue.

Jusqu’à présent, 25 de ces points avaient été établis. Chaque position, non fortifiée, consistait généralement en un véhicule militaire et une dizaine de soldats. «Ces points étaient destinés à surveiller les zones où l’armée israélienne pourrait tenter de s’infiltrer», explique le général Gemayel. Mais dans un contexte d’escalade, leur maintien devenait risqué. «Si l’armée israélienne commence à bombarder ou à avancer, ces petits postes peuvent être encerclés ou détruits, et les soldats pourraient être tués ou capturés», lance-t-il.

C’est pourquoi l’armée libanaise a décidé de regrouper ses soldats dans leurs positions principales. «Les militaires ont été rappelés vers leurs bases et ont pris des positions défensives. Cela ne signifie pas que l’armée s’est retirée du Liban-Sud», insiste le général. Selon lui, l’armée libanaise reste présente dans l’ensemble de ses secteurs au sud du Litani, mais avec un dispositif plus compact.

Une présence armée toujours active

Malgré les déplacements massifs de population dans les villages frontaliers, les zones évacuées ne sont pas totalement vides.

Le général Gemayel estime qu’environ 30 villages situés sur la première ligne frontalière ont été pratiquement détruits et que leurs habitants ont quitté les lieux. Mais dans les villages de seconde ligne, situés entre trois et cinq kilomètres de la frontière, près de 60 localités, environ la moitié des habitants seraient encore présents.

Selon lui, les affrontements actuels montrent également que des combattants du Hezbollah restent actifs dans la zone. «Les civils ont quitté les villages, mais il reste des combattants du Hezbollah», affirme-t-il. Les armes utilisées seraient principalement des armes légères et moyennes, parfois dissimulées dans les habitations.

Il évoque notamment l’utilisation de missiles antichars Kornet, capables de frapper des blindés israéliens. Ces systèmes, relativement compacts, peuvent être installés sur un véhicule ou même dissimulés dans un espace très réduit. «Certains de ces missiles ont été tirés depuis le nord du Litani vers les positions israéliennes», affirme-t-il, en référence à des attaques visant notamment des chars Merkava.

En revanche, selon les informations dont dispose l’armée libanaise, les roquettes de plus grande portée – telles que les Fajr-3, Fajr-5, Fadi-1 ou Fadi-2 – seraient tirées depuis le nord du Litani, et non depuis la zone située au sud du fleuve.

«Tous les rapports que reçoit l’armée indiquent que les roquettes et les drones sont lancés depuis le nord du Litani», affirme le général Gemayel, ajoutant que cette évaluation est également partagée par la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (Finul).

Dans ce contexte, le front du Liban-Sud demeure marqué par un équilibre instable: des avancées israéliennes limitées mais méthodiques, une présence militaire libanaise contrainte par le rapport de force et une activité armée qui continue, malgré l’exode massif des populations civiles.

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